Depuis plusieurs décennies, l’Afrique australe occupe une place centrale dans les débats sur l’origine des innovations technologiques et symboliques chez Homo sapiens. D’abondantes études archéologiques ont documenté des développements culturels remarquables au cours de cette période, notamment les technocomplexes Still Bay et Howiesons Poort. Si de nombreux travaux ont exploré les liens possibles entre changements climatiques et innovation, un élément clé faisait défaut : une reconstitution cohérente de l’évolution des écosystèmes à l’échelle de l’ensemble de la région, et de leur articulation avec les trajectoires culturelles.

La nouvelle étude répond à ce manque en mobilisant une archive jusqu’ici sous-exploitée mais particulièrement puissante : les enregistrements polliniques marins conservés dans des carottes de sédiments profonds. Les chercheurs ont combiné des données polliniques à haute résolution issues de deux carottes stratégiquement localisées au large des marges orientale et occidentale de l’Afrique australe. Ces carottes intègrent des signaux de végétation transportés par deux des plus grands bassins versants du subcontinent — le bassin du Limpopo à l’est et celui de l’Orange à l’ouest — qui couvrent ensemble la majeure partie de la surface régionale.

Contrairement aux archives continentales, souvent influencées par des conditions très locales et par des processus taphonomiques spécifiques aux sites, ces archives marines intègrent des signaux de végétation sur de vastes zones de drainage. Elles fournissent ainsi une image robuste et régionalement cohérente de la dynamique des écosystèmes, montrant comment forêts, prairies, fynbos et biomes semi-arides se sont étendus ou rétractés en réponse aux variations climatiques orbitales et millénaires. 

Intégrant à ces reconstitutions environnementales une nouvelle modélisation chronologique des principaux technocomplexes de l’âge de pierre moyen, l’étude permet, pour la première fois, une comparaison cohérente entre la dynamique des écosystèmes et l’évolution culturelle. Elle offre une base nouvelle pour comprendre comment les premiers Homo sapiens se sont adaptés, ont innové et ont réorganisé leurs sociétés dans un monde en perpétuelle transformation.

Plutôt que de soutenir un modèle simpliste dans lequel le climat « détermine » directement l’innovation, l’étude met en lumière un tableau plus nuancé. Les changements environnementaux ont agi à la fois comme des contraintes et comme des opportunités, en façonnant la structure des écosystèmes, en influençant la connectivité des populations et en interagissant de manière complexe avec les dynamiques démographiques et sociales. 

Cette étude repose sur une étroite collaboration entre les laboratoires EPOC (CNRS/ Université de Bordeaux/Bordeaux INP/EPHE-PSL)  et le PACEA (CNRS/Min de la Culture/ Université de Bordeaux), l’École Pratique des Hautes Études (EPHE-PSL), l’Institut d’Histoire (IH-CSIC), ainsi que les universités d’Exeter et de Bergen. Elle combine des expertises en palynologie marine, sciences du climat, archéologie et paléoanthropologie.