La Chambre des représentants des États-Unis a adopté, le 12 janvier dernier, le projet de loi H.R. 6500 – AGOA Extension Act, ouvrant la voie à une prorogation de trois ans de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), jusqu’au 31 décembre 2028. Le texte, porté par les républicains Jason Smith (Missouri) et Adrian Smith (Nebraska), doit encore être examiné par le Sénat avant d’être soumis à la signature du président Donald Trump.
L’AGOA, pierre angulaire des relations commerciales entre les États-Unis et l’Afrique subsaharienne depuis 2000, avait expiré le 30 septembre dernier, à l’issue d’une prorogation décennale. Cette échéance avait ravivé les incertitudes quant à l’avenir du dispositif, dans un contexte marqué par le retour d’une politique commerciale américaine plus protectionniste et par l’usage élargi des droits de douane à des fins de politique industrielle.
Contrairement aux projets de réforme structurelle défendus ces dernières années, notamment l’AGOA Renewal and Improvement Act of 2024, qui proposait une extension jusqu’en 2041, le texte adopté par la Chambre s’inscrit dans une logique de sursis tactique. L’objectif est double : offrir de la visibilité à court terme aux entreprises américaines et africaines, tout en laissant au Congrès le temps de négocier une refonte plus ambitieuse avec l’exécutif.
Le document accompagnant H.R. 6500 est explicite : l’AGOA est désormais perçu à Washington comme un instrument de sécurité économique et nationale, dans un contexte de rivalité stratégique accrue avec la Chine. L’Afrique concentre environ 30% des ressources mondiales en minerais critiques, indispensables à la transition énergétique, aux industries technologiques et à la défense. Pékin aurait déjà investi entre 8 et 10 milliards de dollars sur le continent afin de sécuriser ces chaînes d’approvisionnement.
La Chine en toile de fond et portée juridique limitée
Cette dynamique intervient alors que la Chine a renforcé son attractivité commerciale en supprimant la quasi-totalité des droits de douane sur les exportations de 53 pays africains. Cette politique, dite du « zéro droit », a contribué à rebattre les cartes, poussant les parlementaires américains à agir pour éviter un décrochage durable de l’influence économique américaine sur le continent. Dans le même temps, les milieux d’affaires américains ont intensifié leur pression sur le Congrès. La Chambre de commerce des États-Unis a rappelé en septembre 2025 que l’AGOA soutient des milliers d’entreprises américaines et favorise la diversification des chaînes d’approvisionnement hors de Chine. Des diplomates africains, notamment d’Afrique du Sud, du Kenya et du Ghana, ont également multiplié les rencontres au Capitole, mettant en garde contre les perturbations économiques qu’entraînerait une interruption prolongée du programme.
Le texte adopté insiste toutefois sur un point clé : la prorogation de l’AGOA ne limite en rien les pouvoirs présidentiels en matière tarifaire. En pratique, si le Congrès fixe un cadre légal d’exemption des droits de douane, l’exécutif conserve la faculté d’imposer des surtaxes pour des raisons de sécurité nationale ou de protection de l’industrie américaine. Cette distinction est cruciale pour les exportateurs africains. Un produit éligible à l’AGOA pourrait, en théorie, bénéficier d’un accès en franchise de droits tout en étant frappé par une taxe décidée unilatéralement par l’administration américaine, ce qui réduirait fortement l’avantage compétitif du dispositif.
Une efficacité en question, dans une guerre économique globale
Au-delà de la prorogation, l’efficacité économique de l’AGOA reste débattue. Malgré son rôle dans le développement des exportations textiles et agroalimentaires de certains pays, le programme n’a pas permis une diversification industrielle significative à l’échelle du continent. Plusieurs pays africains restent par ailleurs, partiellement ou totalement, exclus du dispositif pour des motifs politiques ou institutionnels. L’Afrique du Sud, principal bénéficiaire historique de l’AGOA, apparaît aujourd’hui exposée à un risque politique accru. Ses positions diplomatiques, notamment vis-à-vis de la Russie et du conflit israélo-palestinien, ont alimenté des tensions récurrentes avec Washington, ravivant les interrogations quant à la pérennité de son éligibilité.
La prorogation de l’AGOA jusqu’en 2028 ne marque donc pas un retour à une relation commerciale privilégiée entre les États-Unis et l’Afrique, mais plutôt une adaptation pragmatique à une concurrence mondiale plus dure. Pour Washington, l’enjeu n’est plus seulement le développement africain, mais aussi la sécurisation de ses chaînes d’approvisionnement et de sa base industrielle. Reste à savoir si ce sursis sera mis à profit pour repenser en profondeur un dispositif conçu il y a plus de vingt ans, à une époque où l’Afrique occupait une place marginale dans les équilibres économiques mondiaux. Aujourd’hui, le continent est devenu l’un des théâtres centraux de la rivalité entre grandes puissances — et l’AGOA est un outil parmi d’autres dans cette bataille.