Le 1er Janvier 2026, Mohammed Harbi s’est éteint, à l’âge de 93 ans. A la fois “militant pour l’indépendance de son pays – dès l’âge de 15 ans –, partisan du socialisme autogestionnaire, archiviste méticuleux de la révolution anticoloniale, historien majeur du mouvement national algérien, professeur apprécié de ses étudiants et observateur engagé sur la scène international”, selon les mots de Nedjib Sidi Moussa, il a également laissé des mémoires, sous forme écrite publiées à La Découverte, et filmées, diffusées gratuitement par les éditions Syllepse.

Nous reproduisons ici un entretien publié en août 2022 dans le n° 24 de la revue imprimée Contretemps (avec son aimable autorisation), qui revient sur les débats à propos du pluralisme et du parti unique dans la révolution algérienne. On pourra retrouver sur le site d’Europe Solidaire Sans Frontières une série d’hommages à Mohammed Harbi.

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Mohammed Harbi – Il faudrait peut-être discuter de cette question du pluralisme. Pourquoi ? Parce que les gens pensent que le principe du parti unique a été reconduit comme ça avec l’indépendance. Ce n’est pas vrai. Il y a eu beaucoup de discussions là-dessus. D’ailleurs, certains, dans la commission de Tripoli[1], je me souviens, ce qui est apparu, c’est qu’un certain nombre de gens, comme Yazid[2], ne voulaient pas remettre frontalement en cause le parti unique. Mais ils espéraient sa remise en cause, ainsi qu’il me l’a dit : « ne discute pas de cette question. De toutes les manières les Français sont ici. C’est une communauté à part. Il ne peut pas y avoir de parti unique… ». Donc ils comptaient sur la présence française, sur le maintien des Européens, pour remettre en cause le parti unique.

Nedjib Sidi Moussa – Le pluralisme de la population aurait été une forme de garantie du pluralisme politique ?

Mohammed Harbi – Absolument. Ça ne se disait pas mais il y avait cette espérance dans les couches politisées d’avant 1954.

Nedjib Sidi Moussa – Mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Qu’il y aurait eu un parti pour les anciens colonisés et un autre pour les Européens ?

Mohammed Harbi – Ça, je ne peux pas te le dire. Il y avait la querelle quand ils se sont affrontés publiquement. Il a été question de plusieurs partis. Mais ça n’a pas été jusqu’au bout. Lemnaouar Merrouche[3] m’a affirmé : « Ben Bella m’a dit : “il faut peut-être faire le pluralisme”. » Sauf qu’il est revenu sur cette opinion. Néanmoins, la question a été discutée. Surtout au moment où on allait vers l’implosion. Lorsqu’il y a eu le débat Khider-Ben Bella[4], des gens ont essayé de parler du pluralisme. Moi, personnellement, c’est comment éviter l’appropriation du FLN par les gens qui étaient en armes. Pourquoi auraient-ils plus d’autorité que le monde politique ? J’ai proposé à Ben Bella, quand il m’a pris comme conseiller, deux formules : la première, je savais qu’elle ne marcherait pas, c’était d’accepter des tendances. Mais je l’ai proposé quand même. Il m’a dit : « on va réfléchir. » La deuxième, je lui ai dit : « la formule des partis travaillistes. On va prendre les différentes organisations, celle des anciens moudjahidines, celle des travailleurs, celle de la jeunesse, etc. et on leur donne des quotas. » Il s’agissait de faire éclater le parti unique à travers une autre forme de corporatisme. Il a accepté la formule mais il n’est jamais passé à l’acte. Il a dit : « ça peut marcher. »

Il était impossible de conserver tous les effectifs des wilayas et de l’armée extérieure. Il fallait penser à en garder un certain nombre pour garantir des assises à une armée nationale. Mais que faire du reste ? Il fallait créer des organismes pour les reclasser. C’était en 1959, l’idée du ministère des Armées. On évaluait à une centaine de milliers d’hommes le nombre de personnes à démobiliser. La crise de 1962 a rendu ce problème encore plus grave car chacun essayait de se constituer une clientèle pour peser dans le processus. J’avais proposé une autre formule pour les élections : avoir toujours deux hommes en concurrence pour un poste. C’était une manière d’introduire des systèmes d’intérêts d’une autre nature dans le corps électoral. Ils ont retenu la formule des deux candidats mais c’était le parti, et non les candidats, qui devait faire la propagande.

Nedjib Sidi Moussa – Qu’est-ce qui l’a empêché de passer à l’acte ?

Mohammed Harbi – Je pense qu’il a dû voir que ça ne l’intéressait pas lui-même pour le pouvoir. Effectivement, il y avait un éclatement tel que chez beaucoup de gens, le parti unique, c’est la seule manière d’éviter une crise de plus grande étendue. On va passer par la repression, etc. Mais c’est moins grave que de laisser des forces s’organiser…

Nedjib Sidi Moussa – D’une façon autonome. Il craignait peut-être que les organisations de masse constituent des contre-pouvoirs où s’expriment des formes de contestation.

Mohammed Harbi – Dans la mesure où tout descend d’en haut, ça revient à la même chose : le parti unique, en somme. Par exemple, c’est pour ça qu’ils ont poussé jusqu’au bout l’intégration des syndicats. Ils ne voulaient pas de revendications particulières : « vous êtes une organisation du parti et c’est le parti qui décide. »

Nedjib Sidi Moussa – C’est une forme de corporatisme justement, la négation d’intérêt particulier de la classe ouvrière.

Mohammed Harbi – Ça visait essentiellement les syndicats car ils ont voulu leur autonomie au lendemain de l’indépendance. D’autant plus que c’étaient des vieux syndicalistes qui voyaient que ces dirigeants n’étaient pas ce que les autres croyaient. À leurs yeux, ils ne méritaient pas.

Nedjib Sidi Moussa – Les syndicalistes méritaient mieux ?

Mohammed Harbi – Ils étaient plus politisés. Et puis, il y a un autre problème qui renvoie aux débats qui ont eu lieu ces dernières années sur la démocratie. La question démocratique, par exemple, les gens qui ont voté contre l’interdiction du PCA, c’était pour s’affirmer, eux, au sein du FLN. C’était une carte de négociation de leur pouvoir au sein du FLN. Ce n’était pas le pluralisme.

Nedjib Sidi Moussa – Ce n’était pas une question de principe mais une manière de se distinguer.

Mohammed Harbi – Exactement. Le véritable débat, celui qui a animé toute l’opinion, toutes catégories confondues, c’est : capitalisme ou socialisme. Le vrai débat, c’était celui-là étant donné que si, pour le capitalisme, la voie libérale apparaissait clairement, concernant le socialisme, chacun avait son idée. Toutes les variétés de socialisme qu’on avait en France, on les retrouvait en Algérie. Les trotskistes, de différentes obédiences, les staliniens…

Nedjib Sidi Moussa – Les prochinois ? Les pro-yougoslaves ?

Mohammed Harbi – Oui. En ce qui concerne l’autogestion, elle n’est pas venue de Raptis. Ce qui est venu de lui, c’est vraiment la conception socialiste de l’autogestion. Par contre, pour le reste, c’est l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) réfugiée en Tunisie qui a commencé à faire des séminaires sur ce que sera l’Algérie de demain. Evidemment, différentes formules sont apparues sur les différents socialismes. Les plus nombreux étaient ceux qui choisissaient le modèle yougoslave. Deux types ont animé des conférences. C’était Omar Belouchrani, un syndicaliste. Quand on a créé l’Association générale des travailleurs algériens (AGTA) en France, c’est moi qui l’avais proposé comme premier responsable. Après, il a été arrêté et envoyé dans un camp. Il avait été membre du conseil national de la CGT. Il y avait un type qui faisait ses études de lettres au Caire, dans une université séculière, de type européen. C’est Merrouche qui a fini comme directeur du Moudjahid en langue arabe. Ce sont ces deux personnes, avec les dirigeants syndicaux et de nombreux militants, qui ont lancé la formule de l’autogestion qui a été reprise d’une manière biaisée au départ. C’était la formation de comités de gestion pour suppléer au départ des colons. C’est la seule chose créée spontanément pour parer aux problèmes du quotidien. De nombreux comités se sont adressés à des commerçants, des comptables ou des intellectuels pour les aider car leur niveau ne leur permettait pas de gérer une entreprise. Il ne faut pas oublier qu’une bonne partie des entreprises aux mains des colons étaient de type moderne. C’est la crise générale, l’abandon des fermes, etc., qui a fait qu’on est passé de l’idée de comités de gestion, qui était le principe des décrets sur les biens vacants, à l’idée d’autogestion.

Nedjib Sidi Moussa – On en parlera plus longuement mais ça m’intéresserait de savoir pourquoi le modèle yougoslave était le plus influent à ce moment-là.

Mohammed Harbi – Je pense que c’est l’importance des rapports avec les Yougoslaves. Les relations avec les Chinois sont demeurées des rapports d’État à État. Tandis qu’avec les Yougoslaves, les liens ont concerné les syndicalistes, des gens de l’ALN, des gens qui ont été blessés, etc. Et en plus, les Yougoslaves étaient présents aux frontières, longtemps. Leurs journalistes et leurs cadres allaient aux frontières et avaient des rapports avec les dirigeants de l’ALN, etc. Ils étaient plus connus. Le fait humain. Tandis que les Chinois… C’est vraiment le processus de sortie de la colonisation qui a décidé. Mais évidemment, il fallait les éléments subjectifs pour donner sens à ce processus.

Nedjib Sidi Moussa – Parmi les débats qui vont se poser en 1962, à l’indépendance, tu parles bien de la question du parti unique, du fait que ce n’était pas mécanique. Pour revenir un peu en arrière, parlons du pluralisme et de la démocratie dans le mouvement national et pendant la révolution. Par exemple, un des mots d’ordre emblématiques du mouvement national, c’était celui de l’Assemblée constituante souveraine. En étant sceptique sur ce point, j’estime que le mot d’ordre de constituante n’était pas démocratique et qu’il ne signifie pas non plus une pratique démocratique et pluraliste, et encore moins s’agissant de la nation ou de l’État qui étaient à construire.

Mohammed Harbi – En réalité, c’étaient des choses qui n’ont jamais été discutées au fond. Jamais. C’était un principe venu du mouvement ouvrier. C’est comme la république démocratique et sociale. Ce qu’on mettait dans social, dans l’esprit de certains, c’était le socialisme, mais pour la majorité, c’était une manière d’éviter la question… Je me souviens d’une discussion avec Ben Tobbal. Redha Malek a posé la question : « qu’est-ce que vous appelez république sociale ? » L’autre a dit : « c’est la justice… ». Il s’est tourné vers moi et a dit : « cette formule vague, tous les régimes s’en sont servis. Je crois que ces problèmes, justement, la vision de l’avenir, je pense qu’ils n’en ont jamais… » D’abord, personnellement, je savais et je l’ai éprouvé, que la constituante, pour eux, ce n’était qu’un mot. En y réfléchissant et en réfléchissant aussi sur la sortie des régimes précapitalistes, la formation des groupes, la dissolution des groupes, etc., j’avais compris une chose. J’en ai discuté avec des copains à qui j’ai dit : « il faut y réfléchir mais ce n’est pas le moment de dire quoi que ce soit. Si on discutait d’une constituante par voie électorale, ce ne sont pas les gens les plus favorables à la liberté qui auront le dernier mot. » C’est cette raison qui fait que, pour moi, la question du régime parlementaire était tranchée. Par contre, pour ça, je trouvais qu’avec la formule de l’autogestion, on pouvait résoudre plusieurs problèmes à la fois. Les problèmes du rapport à la propriété et ensuite, si l’on prend l’exemple yougoslave, procéder à un aménagement du territoire qui permette de résoudre le problème de la Kabylie. Avec l’autogestion, ça pouvait se faire, bien que je voyais que le comportement démocratique n’existait pas chez les gens et qu’il fallait vraiment un pouvoir fort pour consolider cet ensemble. Et je craignais, en même temps que je pensais qu’il fallait le faire, que cela donne naissance très rapidement à des forces centrifuges.

Nedjib Sidi Moussa – Quand tu parles de comportement démocratique ou d’absence de pratique démocratique, il s’agit du personnel politique, de la direction, des anciens combattants ou alors tu inclues aussi la population ?

Mohammed Harbi – Je parle des éléments qui étaient dans la politique. Par exemple concernant la démocratie, Abbas n’a pas protesté contre l’interdiction du PCA en 1962. Seulement après coup. Mais pour lui, il fallait un régime d’assemblée. C’est-à-dire qu’après les élections, c’est au sein de l’assemblée nationale que devaient se résoudre les problems, mais pas au niveau du parti.

Nedjib Sidi Moussa – Dans mes souvenirs, la question de la démocratie n’a jamais été vraiment discutée ni fait l’objet d’élaboration particulière dans le mouvement nationaliste révolutionnaire.

Mohammed Harbi – Pour la démocratie, il faut reprendre l’analyse du politiste indien Sudipta Kaviraj qui explique qu’il faut la comprendre comme une manière de concevoir ou de modeler le monde. En Algérie, l’idéologie spontanée qui prévalait chez la majorité des gens, c’était celle du monde renversé, une idée messianique : « nous sommes tous égaux ». Il y avait même une formule pour le dire : « nous sommes tous nés d’une femme qui a été enceinte pendant neuf mois ». Mais on avait quand même conscience de tous ces problèmes. Je l’ai bien vu, surtout quand j’étais aux frontières, au ministère de la Défense, cela m’a sauté aux yeux. Il y avait une tendance à la reconstitution d’entités, d’appartenances, d’origines tribales… ce n’était plus les tribus. C’est la recherche des origines, du retour aux origines.

Nedjib Sidi Moussa – C’est la réinvention de la tribu.

Mohammed Harbi – C’est ça. La réinvention de la tribu mais ce n’est pas du tout du tribalisme. Quelques fois, il y a une prépondérance du localisme sur les ensembles.

Nedjib Sidi Moussa – Tu as parlé tout à l’heure de l’incapacité à se projeter dans le futur. Il s’agissait d’un manque d’outils théoriques, qui empêchait la prospective ou le fait d’imaginer ce que serait l’Algérie dans 5, 10 ou 20 ans, voire de planifier, comme cela se faisait de manière bureaucratique en Union soviétique ? Ou alors, il y a aussi quelque chose que l’on remarque dans la lecture de la presse nationaliste, c’est la nostalgie du passé précolonial, le fait de revenir sans cesse à la période antérieure à la présence française et de présenter ce passé comme étant idéal.

Mohammed Harbi – Cet imaginaire était très fort, le retour au passé. Mais ils ne le connaissaient pas. Ils voyaient dans le passé uniquement une formule d’égalité absolue. D’ailleurs, j’ai plusieurs fois discuté avec des gens, comme ça, l’hérésie islamique, la formule en arabe : « personne ne commande personne. »

Nedjib Sidi Moussa – Ce n’est pas « ni dieu ni maître » mais ça reste anti-autoritaire. Cette formule est intéressante.

Mohammed Harbi – Je dirais que l’idée du régime parlementaire n’était dans la tête que de ceux qui avaient exercé des fonctions parlementaires.

Nedjib Sidi Moussa – Des élus en somme…

Mohammed Harbi – Oui, qui pouvaient l’imaginer… Pour les autres, il y avait une absence de culture politique étonnante.

Nedjib Sidi Moussa – Ça me fait penser au cas de la plèbe romaine. Le rejet de la démocratie représentative ou du système politique tel qu’il était, c’est aussi un élément qui pouvait exister du temps de la présence française à partir du moment où le jeu politique était verrouillé et représentait une impasse. Il devient très compréhensible de vouloir rejeter tout ça, de ne pas s’y inscrire avec les élections, les partis et les assemblées.

Mohammed Harbi – D’ailleurs, au début, dans le conflit entre Le Caire et Alger, il faut souligner que les représentants établis au Caire, ils continuaient à mettre en avant l’idée de constituante et d’autodétermination, contrairement à Alger.

Nedjib Sidi Moussa – C’était en décalage. Au Caire, ils étaient restés sur le modèle ENA-PPA

Mohammed Harbi – Alors que les autres étaient conformes au nouvel esprit, celui des relations directes. D’ailleurs, ils étaient terrorisés par l’idée de la table ronde. L’objection pouvait être reçue d’une certaine manière. Ils disaient : « on ne s’est pas entendu pendant des années, on n’a pas pu faire l’union et maintenant on va aller directement avec les Français. Ils vont nous diviser. » En fait, ils répercutaient les divisions de la société comme si elles étaient insurmontables.

Nedjib Sidi Moussa – C’est comme si la société et le peuple étaient un problème.

Mohammed Harbi – C’est ça. En fait, c’est une vision pessimiste de la société algérienne. À aucun moment, ils ne se posaient le problème sous une confrontation des forces apaisées. Chacune avec ses propres intérêts.

Nedjib Sidi Moussa – On en revient au pluralisme : la gestion du dissensus, du désaccord, l’expression d’intérêts particuliers, du conflit social…

Mohammed Harbi – Et puis, en plus, si tu veux, on n’est plus dans la société traditionnelle. Le consensus, c’est entre des forces collectives « individualisées ». Or, ils n’ont jamais pu avoir un vrai consensus au sein de l’assemblée du FLN. Imagine qu’au moment des discussions de l’affirmation du principe d’autodétermination par Charles De Gaulle, il a fallu des mois… Ils se disputaient sur la création d’une autre équipe de direction, alors qu’à l’intérieur de l’Algérie, l’armée de libération, ou du moins ce qui en faisait fonction dans les différentes wilayas, recevait coup sur coup. C’était vraiment la période la plus dure. Ils n’arrivaient pas à trouver entre eux un consensus. Là aussi, c’était une peur. Ça ravivait chez eux la peur du pluralisme.

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Propos recueillis le 31 janvier 2018 par Nedjib Sidi Moussa.

Notes

[1] Lors de la réunion du Conseil national de la Révolution algérienne en août 1961.

[2] M’hamed Yazid, ministre de l’Information au sein du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) de 1958 à 1962, et un des négociateurs des accords d’Évian.

[3] Historien, militant du FLN et responsible de la rédaction de son journal El Moudjahid.

[4] Après l’indépendance, un débat traverse le FLN concernant ce que le parti nationaliste doit devenir, ainsi que ses rapports avec le gouvernement.

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Illustration : Meeting de l’amicale des Algériens en France. Mohammed Harbi au centre. Paris, le 22 mars 1965. Archives privée Mohammed Harbi