Le fait de brandir la Coupe arabe 2021 au palais présidentiel d’El Mouradia n’a pas constitué, en Algérie, un simple moment sportif appelé à s’effacer avec le temps. Très rapidement, la scène a changé de nature pour devenir un événement hautement politique et symbolique. L’exploitation médiatique de la victoire n’a pas présenté ce succès comme le fruit d’un travail sportif ou l’aboutissement d’une génération talentueuse de footballeurs, mais l’a intégré au cœur même de la légitimité politique, à travers des images fortes et soigneusement mises en scène: le trophée dans les bras du président Abdelmadjid Tebboune, le trophée entre les mains du chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha, et le trophée érigé en preuve éclatante d’une victoire nationale globale. À cet instant précis, le football a cessé d’appartenir au terrain pour entrer pleinement dans la logique de l’État. Et ce n’est pas fini, alerte le quotidien Assabah de ce lundi 5 janvier.
Ce genre d’instrumentalisation n’a rien d’innocent ni d’exceptionnel. Dans des systèmes politiques en quête permanente de symboles capables de compenser une fragilité de la confiance interne, le sport devient un capital politique rapide et efficace. La victoire algérienne en Coupe arabe n’a donc pas été lue comme un succès sportif conjoncturel, mais comme un message adressé à l’opinion publique. Celui d’un État victorieux et performant. Le ballon rond se transforme alors en langage politique, le joueur en soldat, et la victoire en prolongement du pouvoir plutôt qu’en réussite autonome.
Mais cette mise en scène révèle une autre facette, plus paradoxale. Si la victoire est attribuée à l’État, à la sagesse du leadership et à la souveraineté nationale, la défaite, elle, est systématiquement imputée à des forces extérieures et à des complots, écrit Assabah. Lorsque l’Algérie gagne, le mérite revient aux dirigeants. Lorsque l’échec se profile, le récit change. L’arbitrage est mis en cause, l’hostilité est dénoncée, les accusations de ciblage et de manœuvres adverses prennent le dessus. Ainsi s’installe une équation bien rodée. Le pouvoir est omniprésent dans les moments de gloire, mais absent lorsque survient l’échec.
Ce schéma narratif se retrouve aujourd’hui dans le traitement de la Coupe d’Afrique des nations prévue au Maroc en 2025, a-t-on lu dans Assabah. Les résultats peuvent varier, mais le mécanisme reste identique. En cas de succès, l’exploit est politisé et monopolisé symboliquement. En cas de défaite potentielle, l’opinion est préparée à l’avance par un discours de victimisation et de complot. L’État ne se trompe jamais, la performance sportive n’est pas remise en question. Elle est injustement entravée. C’est dans ce cadre que les accusations répétées contre le «Makhzen» marocain, relayées par certains médias algériens, prennent tout leur sens. Elles ne relèvent pas d’un simple emportement populaire, mais s’inscrivent dans la continuité d’un discours structuré et ancien. Celui qui associe la victoire au pouvoir ne peut, sans coût politique, lui imputer la défaite.
Le public joue ici un rôle central. Loin d’être extérieur à la théorie du complot, il en devient l’outil le plus efficace. Pour exister, une conspiration a besoin d’un public qui y croit et la met en scène. Lorsqu’un supporter est convaincu que la défaite n’est pas le résultat d’erreurs techniques ou tactiques, mais d’une injustice, il cesse d’être un observateur critique pour devenir un acteur narratif. Il ne s’interroge plus sur la composition de l’équipe, les choix de l’entraîneur ou la préparation des joueurs. Il pose une seule question. Qui a comploté contre nous? Et la réponse est toute prête.
Cette dynamique s’amplifie lorsqu’elle est portée par des voix médiatiques à forte audience, comme celle du commentateur Hafid Derradji, relève Assabah. À ce stade, il ne s’agit plus d’une opinion personnelle. Lorsque le parcours sportif est expliqué par le lieu de la compétition et que le pays organisateur est désigné comme responsable principal, le commentaire ne décrit plus un match. Il reprogramme la perception collective. Le public qui reçoit ce discours ne cherche plus la joie du sport, mais la confirmation d’un sentiment d’hostilité et de ciblage.
Le plus préoccupant dans cette évolution réside dans l’usage du football comme soupape de décompression d’une crise plus profonde. Dans l’imaginaire collectif algérien, le football n’est pas qu’un jeu. Il constitue un espace de compensation psychologique dans un contexte marqué par des blocages politiques et économiques persistants. Politiser ce sport revient à canaliser la colère sociale non pas vers un débat interne, mais vers un adversaire extérieur. La frustration ne se transforme pas en questionnement, mais en antagonisme. L’énergie populaire est ainsi dirigée, organisée et exploitée plutôt que comprise, lit-on encore.
Ce processus est renforcé par l’image autant que par le discours. Depuis le Maroc, certaines chaînes de télévision algériennes privilégient des images nocturnes de lieux déserts, de périphéries urbaines et de conteneurs à déchets. Ces images ne visent pas tant à informer qu’à susciter une sensation. L’image ne témoigne plus de la réalité. Elle devient un partenaire actif du récit. Le complot est raconté par les mots et suggéré par l’objectif de la caméra. Le spectateur n’a pas besoin qu’on lui dise explicitement qu’il se trouve dans un espace hostile. Il est amené à le ressentir, constate Assabah.
Selon des spécialistes des stratégies de l’information et de la guerre de l’image cités par le quotidien, cette pratique relève de ce que les études appellent le cadrage visuel sélectif. Les faits ne sont pas inventés, mais réorganisés visuellement afin d’orienter la perception. Le tournage de nuit accentue le sentiment de vide et de menace, tandis que les poubelles deviennent un symbole visuel de désordre, même si elles font partie du paysage urbain ordinaire de n’importe quelle ville. Le résultat n’est pas un reportage, mais une scène soigneusement construite au service d’un discours politique plus large, destiné à consolider l’idée de complot et de ciblage sans qu’aucune preuve ne soit nécessaire.
Au final, il ne s’agit pas de retranscrire la réalité, mais de fabriquer une image. En réduisant une ville entière à quelques plans nocturnes isolés, le journalisme cesse d’être un métier d’information pour devenir un outil de suggestion. Le message n’affirme pas directement que le Maroc est hostile. Il pousse le spectateur à le ressentir. Et c’est là la forme la plus dangereuse de manipulation, celle qui ne cherche pas à convaincre par l’argument, mais à faire croire par ce que l’on croit voir de ses propres yeux.