Le Projet Intégré Phosphate (PPI) est devenu le pilier de la stratégie industrielle algérienne. Centré sur le gisement de Bled El Hadba, dans la province de Tébessa à l’extrême est du pays, près de la frontière tunisienne, il vise à produire sur place des intermédiaires et engrais phosphatés plutôt que d’exporter uniquement du minerai. Les réserves algériennes sont évaluées à environ 2,2 milliards de tonnes, ce qui permet d’envisager une montée en puissance progressive des volumes transformés localement. Le cœur minier se situe à Bled El Hadba (wilaya de Tébessa), tandis que les principales unités de transformation chimique sont rattachées au complexe industriel de la région d’Oued Kebrit/Souk Ahras, toujours à l’Est. Concrètement, le minerai extrait est traité en amont (acide phosphorique, puis engrais de type DAP/MAP) dans l’arrière-pays, avant d’être acheminé par voie ferrée vers la côte.

Chaîne de valeur et géographie : de Tébessa à Annaba

La porte de sortie maritime est le port d’Annaba, dans l’extrême nord-est de l’Algérie, sur la Méditerranée (à l’est d’Alger et proche de la frontière tunisienne). Point important : le port d’Annaba sert principalement à l’exportation via un terminal minéralier dédié ; il ne concentre pas les étapes de transformation chimique lourde, qui restent en arrière-pays. Cette organisation logistique (mine – chimie – rail – terminal portuaire) est au cœur de la compétitivité du projet.

Du côté des partenariats, l’accord signé le 20 janvier 2026 entre Somiphos — société publique algérienne spécialisée dans l’exploitation des gisements de phosphate à Tébessa (filiale du groupe minier d’État, la SONAREM) — et Pupuk Indonesia — holding publique qui regroupe les principaux producteurs d’engrais du pays et l’un des plus grands acteurs d’Asie du Sud-Est — confirme l’émergence d’un axe « Alger-Jakarta ».

L’Indonésie, gros consommateur d’engrais pour soutenir sa production rizicole, cherche à sécuriser des approvisionnements stables. L’Algérie, elle, met en avant un atout double : la ressource minérale et l’accès au gaz naturel nécessaire à certaines étapes (notamment pour l’ammoniac utilisé ensuite dans les engrais phosphatés).

Un investissement de 7 milliards de dollars

En dehors du partenariat récent avec l’Indonésie, l’Algérie a structuré l’essor de son phosphate autour d’accords internationaux, principalement orientés vers l’Asie, pour passer d’un modèle d’exportation de minerai brut à une filière intégrée d’engrais. Le socle industriel de cette stratégie est l’alliance avec la Chine : en mars 2022, l’Algérie a créé avec Wuhuan Engineering et Yunnan Tian’an la coentreprise Algerian Chinese Fertilizers Company (ACFC), détenue à 56 % par la partie algérienne (ASMIDAL/Sonatrach et MANAL–Sonarem via Somiphos) et à 44 % par les partenaires chinois.

Cet accord, adossé au Projet Intégré Phosphate autour du gisement de Bled El Hadba, prévoit un investissement d’environ 7 milliards de dollars pour développer la chaîne complète — extraction, acide phosphorique, puis engrais — avec des objectifs de capacité communiqués dans la presse spécialisée (autour de 5,4–5,5 Mt/an d’engrais) qui demeurent des cibles projet à confirmer au fil du ramp-up.

Avec le Pakistan, la coopération est plus concrète sur le plan commercial et technique : en août 2025, Somiphos/Sonarem a signé un memorandum of understanding avec Fatima Fertilizers afin d’explorer des approvisionnements à long terme et des échanges d’expertise pour la production d’engrais adaptés aux besoins agricoles d’Asie du Sud. Ce type d’accord ne porte pas directement sur l’extraction, mais il sécurise des débouchés et accompagne la montée en gamme de la transformation en Algérie.

Europe : dépendances, coûts et effet CBAM

Côté européen, la dépendance aux importations reste marquée, même si elle varie selon les nutriments (azote, phosphate, potasse) et selon les périodes. Après des pics d’achats russes d’urée à l’été 2024, la part de la Russie dans l’ensemble des importations d’engrais de l’UE a reflué vers la fin 2025, sans disparaître complètement. En parallèle, les coûts du gaz en Europe ont pesé sur la production d’ammoniac, réduisant la disponibilité locale d’engrais azotés et renforçant l’intérêt pour des fournisseurs proches comme l’Afrique du Nord.

À partir de 2026, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF/CBAM) entre en régime opérationnel pour les engrais importés dans l’UE. Cela signifie que les importateurs devront acquitter un coût lié aux émissions de CO₂ incorporées dans les produits. Cette obligation est spécifique au marché européen : nombre de marchés asiatiques ne disposent pas d’un mécanisme équivalent appliqué aux importations d’engrais. Pour un exportateur algérien, cela implique deux chemins possibles : investir pour abaisser l’empreinte carbone (et rester compétitif en Europe malgré le CBAM) ou orienter une partie des volumes vers des débouchés où ce surcoût n’existe pas, selon les conditions commerciales du moment.

Dans ce contexte, l’Algérie entre en concurrence avec des voisins déjà bien établis. Le Maroc, notamment via le groupe OCP, demeure un acteur mondial de premier plan avec une chaîne de valeur intégrée et une logistique rôdée (ports de Jorf Lasfar et Safi, sur l’Atlantique). L’Égypte est également présente sur le segment des engrais.

L’enjeu pour Alger sera de crédibiliser rapidement son calendrier industriel (montée en capacité des unités, fiabilité ferroviaire, terminal d’Annaba pleinement opérationnel) afin de sécuriser des contrats pluriannuels.

En bout de chaîne, Bruxelles doit arbitrer entre trois objectifs parfois contradictoires : garantir des prix soutenables pour les agriculteurs, réduire la vulnérabilité géopolitique des approvisionnements et maintenir le cap climatique. Un partenariat plus « industriel » avec Alger — incluant transfert technologique, financement d’équipements sobres en carbone et appui logistique — pourrait rendre le flux algérien compatible avec le CBAM tout en renforçant la sécurité d’approvisionnement de l’UE.