L’Algérie a lancé, le 27 janvier dernier sa première émission de sukuk souverains, une opération d’environ 296,65 milliards de dinars (près de 2 milliards d’euros) qui marque une étape symbolique dans la stratégie de financement de l’État. Présentée par les autorités comme un jalon majeur dans le développement de la finance islamique et du marché des capitaux, cette émission intervient dans un contexte budgétaire contraint et traduit la recherche de nouveaux leviers pour financer les investissements publics.
Un instrument islamique pour diversifier le financement public
Selon le ministère des Finances, cette opération s’inscrit dans une stratégie visant à réduire la dépendance aux mécanismes traditionnels d’endettement et aux recettes des hydrocarbures, tout en mobilisant l’épargne nationale. Dans son communiqué, le Trésor public souligne que l’initiative « s’inscrit dans une vision visant à diversifier les sources de financement de l’État, à mobiliser l’épargne nationale et à proposer des instruments financiers conformes aux principes de la Finance Islamique, en tant qu’instrument complémentaire aux mécanismes de financement existants ».
Les sukuk émis ont une maturité de sept ans et offrent un rendement annuel de 6 %, versé sous forme de loyers conformément aux principes de la finance islamique. Les titres sont adossés à un portefeuille d’actifs immobiliers appartenant à l’État – bâtiments administratifs, équipements publics et terrains – dont le droit d’usufruit sert de base à l’opération. Les autorités mettent en avant la transparence de ce montage et l’exonération fiscale des rendements pour renforcer l’attractivité auprès des investisseurs.
Souscription ouverte aux particuliers
La souscription est ouverte aux particuliers algériens, y compris non-résidents, ainsi qu’aux entreprises de droit algérien, avec la possibilité d’échanger les titres sur le marché secondaire et, à terme, de les admettre à la cote boursière.
Contrairement à une obligation classique, qui repose sur un prêt avec paiement d’intérêts, le sukuk est un certificat d’investissement adossé à un actif réel et structuré de manière à respecter l’interdiction de l’intérêt (riba) en finance islamique. L’investisseur ne prête pas de l’argent à l’État : il acquiert une part dans un actif ou dans le droit d’usage de cet actif.
Dans le cas algérien, la structure retenue est celle de l’Ijara Usufruit, un mécanisme de type location. Concrètement, l’État transfère le droit d’usufruit d’un ensemble d’actifs publics à une structure dédiée, qui émet des sukuk auprès des investisseurs. Ces derniers perçoivent ensuite des revenus sous forme de loyers payés par l’État pour l’utilisation de ces actifs, plutôt que des intérêts financiers. À l’échéance, l’État rachète le droit d’usufruit, et les investisseurs récupèrent leur capital initial.
Ce montage permet de concilier les besoins de financement souverain avec les principes de la finance islamique, tout en offrant un instrument comparable, dans ses effets économiques, à une obligation souveraine classique.
Un signal dans un contexte budgétaire sous pression
Si l’émission de sukuk est présentée comme un outil de modernisation financière, elle intervient aussi dans un environnement macro-budgétaire tendu. La Loi de finances 2026 prévoit un déficit public de 12,4 % du PIB, tandis que le Fonds de régulation des recettes (FRR), qui jouait le rôle de matelas financier de sécurité, a été totalement épuisé en 2024. Dans ce contexte, l’émission de sukuk apparaît comme un instrument complémentaire pour financer les grands projets d’infrastructures, d’équipements et de services publics, sans recourir exclusivement aux emprunts classiques ou aux ressources pétrolières.
L’opération traduit également la volonté des autorités de structurer un segment de finance islamique souveraine, encore embryonnaire en Afrique du Nord, et d’aligner les instruments domestiques sur les normes internationales. Pour Alger, il s’agit autant d’un signal envoyé aux marchés que d’un test de la capacité du marché local à absorber des instruments innovants.