{"id":15026,"date":"2026-01-10T10:52:06","date_gmt":"2026-01-10T10:52:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/15026\/"},"modified":"2026-01-10T10:52:06","modified_gmt":"2026-01-10T10:52:06","slug":"foisonnement-des-cas-de-suicide-au-senegal-le-cri-des-voix-inaudibles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/15026\/","title":{"rendered":"Foisonnement des cas de suicide au S\u00e9n\u00e9gal\u00a0: Le cri des voix inaudibles"},"content":{"rendered":"<p>Depuis plusieurs d\u00e9cennies, le S\u00e9n\u00e9gal conna\u00eet une recrudescence inqui\u00e9tante de suicides, un ph\u00e9nom\u00e8ne complexe o\u00f9 de nombreux facteurs, identifi\u00e9s ou non, se conjuguent pour accentuer le d\u00e9sespoir des victimes. Devant les difficult\u00e9s de la vie, certains voient dans le suicide une \u00e9chappatoire, un choix tragique face \u00e0 la douleur, \u00e0 la d\u00e9ception ou \u00e0 la solitude. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne tendancieux gangr\u00e8ne le tissu social et reste souvent incompris, tant par les familles que par la soci\u00e9t\u00e9. Selon le rapport provisoire de mortalit\u00e9 de l\u2019Agence nationale de la statistique et de la d\u00e9mographie (Ansd) 2024 et les enqu\u00eates de Surveillance des facteurs de risque des maladies non transmissibles, (Steps), les jeunes adultes sont les plus touch\u00e9s, et les zones rurales enregistrent davantage de cas que celles urbaines. Dans le cadre de cette enqu\u00eate, nous avons recueilli les t\u00e9moignages de personnes ayant \u00e9chapp\u00e9 de justesse au suicide, \u00e9cout\u00e9 les r\u00e9cits des familles \u00e9plor\u00e9es et interrog\u00e9 des sp\u00e9cialistes de la sant\u00e9 mentale et du comportement humain. Ils d\u00e9crivent la d\u00e9tresse, les traumatismes pass\u00e9s, la mauvaise gestion \u00e9motionnelle, les troubles psychiques et les pressions sociales qui conduisent certains \u00e0 envisager la mort comme seule solution. Ces r\u00e9cits, \u00e0 la fois poignants et r\u00e9v\u00e9lateurs, mettent en lumi\u00e8re \u00ab l\u2019abomination de la d\u00e9solation \u00bb qui p\u00e8se sur des vies souvent invisibles, mais qui t\u00e9moignent d\u2019un probl\u00e8me de sant\u00e9 publique majeur et d\u2019une urgence sociale \u00e0 comprendre et pr\u00e9venir ce fl\u00e9au.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Tikasso (nom fictif), dans le d\u00e9partement de Podor, r\u00e9gion de Saint-Louis, \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate du fleuve S\u00e9n\u00e9gal. C\u2019est l\u00e0, dans le quartier de Fakon (nom fictif), que s\u2019est fig\u00e9 un dimanche entier. Faubourg d\u2019ordinaire bruissant, travers\u00e9 par les charivaris des enfants, le cliquetis m\u00e9tallique des charrettes et les va-et-vient incessants des habitants, Fakon* est m\u00e9connaissable. Le calme y p\u00e8se comme une mati\u00e8re \u00e9paisse. Seul le souffle d\u2019un vent discret et quasi conspirateur, semble trahir la suspension brutale de l\u2019ambiance d\u2019antan.<\/p>\n<p>Des hommes et des femmes, tous endeuill\u00e9s, sont assis \u00e0 m\u00eame le sol, regroup\u00e9s sous des b\u00e2ches tendues \u00e0 la h\u00e2te pour les prot\u00e9ger des rayons d\u2019un soleil indiff\u00e9rent. Les visages sont uniformes. On y lit les m\u00eames traits tir\u00e9s, les m\u00eames regards vides et les m\u00eames \u00e9motions fig\u00e9es. La tristesse sature l\u2019air et la consternation s\u2019impose sans partage. Pas un oiseau ne chante. \u00c0 peine quelques chuchotements, \u00e9touff\u00e9s, de ceux venus pr\u00e9senter leurs condol\u00e9ances \u00e0 la famille de B.S., d\u00e9c\u00e9d\u00e9 la veille\u2026 par suicide.\u00a0 B.S. avait 70 ans. Aucun trouble mental connu, aucun ant\u00e9c\u00e9dent m\u00e9dical notoire qui aurait pu annoncer un tel d\u00e9nouement. Pourtant, \u00e0 en croire sa famille, le drame semble s\u2019inscrire dans une histoire plus ancienne. Ses deux parents, eux aussi, sont morts de la m\u00eame mani\u00e8re. Pour l\u2019un de ses cousins germains, il ne fait aucun doute que le suicide est une mal\u00e9diction qui s\u2019est insinu\u00e9e dans leur lign\u00e9e depuis des d\u00e9cennies. Les mots lui \u00e9chappent par saccades. Des larmes coulent sur ses joues creus\u00e9es, ses yeux hagards cherchent un sens qu\u2019ils ne trouvent pas. Sa voix, travers\u00e9e de tr\u00e9molos, trahit l\u2019effondrement. A.B., cousin du d\u00e9funt, est inconsolable : \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait \u00e0 Dieu pour m\u00e9riter ce malheur \u00bb, tonne-t-il.<\/p>\n<p>Le corps de B.S. a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert par sa fille, \u00e2g\u00e9e de 11 ans. Un cordon nou\u00e9 autour de son cou, reli\u00e9 \u00e0 la rampe de l\u2019escalier de sa demeure. Il est mort dans des conditions violentes, sans explication apparente, laissant derri\u00e8re lui une famille sid\u00e9r\u00e9e et une enfant confront\u00e9e trop t\u00f4t \u00e0 l\u2019irr\u00e9parable. Pour Ibrahima Timera, f\u00e9ticheur, le suicide peut \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019une possession par un esprit mal\u00e9fique ou d\u2019un acte de maraboutage destin\u00e9 \u00e0 pousser la victime \u00e0 orchestrer sa propre mort. \u00ab Beaucoup de personnes mal intentionn\u00e9es maraboutent leur semblable pour qu\u2019il quitte ce monde. Elles pr\u00e9f\u00e8rent les condamner au suicide plut\u00f4t que de les empoisonner \u00bb, explique-t-il, avant de pr\u00e9ciser que cette pratique est loin d\u2019\u00eatre marginale. Le professeur A\u00efda Sylla expert en sant\u00e9 mentale propose quant \u00e0 elle, une lecture diff\u00e9rente. Dans certaines familles ou cultures, explique-t-elle, le suicide peut \u00eatre per\u00e7u comme une obligation lorsque l\u2019individu est couvert de honte. Elle ajoute que, dans certaines civilisations, il existe m\u00eame des modalit\u00e9s pr\u00e9cises une mani\u00e8re et un lieu pour mettre fin \u00e0 ses jours lorsque surviennent des \u00e9v\u00e9nements jug\u00e9s infamants. Si B.S. est all\u00e9 jusqu\u2019au bout de son geste, F.N., elle, n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 son destin de vivre. Son rictus, accroch\u00e9 \u00e0 ses l\u00e8vres, d\u00e9voile un diast\u00e8me qui illumine un visage pourtant avenant. Mais derri\u00e8re cette apparente douceur, ses mimiques la trahissent. Une candeur inqui\u00e8te affleure dans son regard fuyant. F.N. nous accueille avec m\u00e9fiance. \u00ab Vous allez r\u00e9veiller mes vieux d\u00e9mons \u00bb, lance-t-elle d\u2019embl\u00e9e. La mine est maussade, les paupi\u00e8res fig\u00e9es, les yeux cramoisis, embu\u00e9s de larmes retenues. Sa vie bascule en 2013, lorsque son p\u00e8re est rappel\u00e9 \u00e0 Dieu. La fillette de 13 ans qu\u2019elle \u00e9tait est alors envoy\u00e9e \u00e0 Touba, ville religieuse de la r\u00e9gion de Diourbel, chez son oncle, afin qu\u2019il assure son \u00e9ducation.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un vide difficile \u00e0 combler<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e dans la gueule du loup, dans une demeure sans vie ou j\u2019ai v\u00e9cu le pire \u00bb, \u00e9met elle dans un soupir. Elle marque une longue pause avant de confier : \u00ab J\u2019ai subi toute sorte de maltraitance \u00bb. Elle commence alors \u00e0 pleurer sous l\u2019impulsion d\u2019une tachycardie qui acc\u00e9l\u00e8re son rythme respiratoire. Apr\u00e8s quelques minutes d\u2019accalmie, elle s\u2019excuse de son \u00e9tat et poursuit : \u00ab que vaut la vie si personne n\u2019a piti\u00e9 de personne ? J\u2019ai \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e r\u00e9p\u00e9titivement par un oncle. Ce bouc n\u2019a m\u00eame pas rechign\u00e9 \u00e0 abuser de sa ni\u00e8ce, \u00e2g\u00e9e seulement de 13 ans, et qui n\u2019avait \u00e0 sa rescousse ni p\u00e8re ni m\u00e8re \u00bb. Elle fronce les sourcils et tonne : \u00ab goor yepp a yam\u2026 \u00bb (Ndlr : tous les hommes sont pareils). F.N se recroqueville sur elle-m\u00eame pendant un bout de temps avant de poursuivre sa narration : \u00ab il venait it\u00e9rativement les nuits, m\u00eame certains soirs, il m\u2019amenait dans une vieille b\u00e2tisse et abusait de moi \u00e0 m\u00eame le sol. Il me mena\u00e7ait de mort si toutefois je le r\u00e9p\u00e9tais \u00e0 qui que ce soit. Et j\u2019obtemp\u00e9rais de peur qu\u2019il me tue \u00bb.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s le baccalaur\u00e9at, difficilement obtenu, que F.N retrouve Dakar et sa famille. Elle garde cet \u00e9pisode glauque dans sa plus secr\u00e8te m\u00e9moire. Cependant en 2022, F.N, avouant ne plus pouvoir vivre avec ce traumatisme, a jug\u00e9 n\u00e9cessaire d\u2019abr\u00e9ger sa vie. \u00ab J\u2019ai pris des d\u00e9tergents, m\u00e9lang\u00e9s avec d\u2019autres produits dont je n\u2019ai aucune souvenance. L\u2019essentiel pour moi \u00e9tait de mourir. Et \u00e0 ma grande surprise, je me suis r\u00e9veill\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Je ne peux plus vivre avec ce malheur qui hante mon sommeil. Le seul fait de savoir que mon oncle-violeur est toujours sur cette terre et qu\u2019il se la coule douce sans coup f\u00e9rir m\u2019\u00e9c\u0153ure \u00bb. Toujours la voix enrou\u00e9e, elle ajoute : \u00ab ma vie est une plaie b\u00e9ante, toute solution serait comme un caut\u00e8re sur une jambe de bois. Je suis an\u00e9antie \u00e0 jamais \u00bb. Ces difficiles \u00e9pisodes de vie sont tributaires de sa volont\u00e9 de se suicider. Personne ne soup\u00e7onne dans sa famille qu\u2019elle a v\u00e9cue de telles horreurs.\u00a0 Jusqu\u2019ici, elle avoue que l\u2019envie de se suicider et d\u2019en finir avec ses maux qui le hantent, lui effleure la t\u00eate. Ces cas de tentatives de suicide li\u00e9 \u00e0 un pass\u00e9 difficile sont assez courants dans la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9n\u00e9galaise.<\/p>\n<p>Cependant, le d\u00e9part d\u2019un proche est tout au plus un substrat qui a pouss\u00e9 beaucoup de personnes \u00e0 vouloir mettre fin \u00e0 leur vie. C\u2019est le cas d\u2019A.S. \u00ab Quand mon p\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9, ma vie est devenue am\u00e8re. La seule chose que je voulais \u00e9tait de le rejoindre, car il \u00e9tait tout pour moi. J\u2019ai moult fois essay\u00e9 de mettre fin \u00e0 ma vie. Apr\u00e8s trois tentatives intermittentes sans aboutissement, je me suis r\u00e9sign\u00e9e \u00bb, raconte-t-elle. C\u2019est son sourire qui cache ses \u00e9mois qu\u2019on aper\u00e7oit de prime abord, la mine coite, le visage b\u00e9at, A.S semble n\u2019avoir jamais eu l\u2019id\u00e9e de se suicider. Cette jeune fille de 24 ans a vu sa vie s\u2019effondrer plusieurs fois. Sans fards, elle narre sa vie difficile.<\/p>\n<p>\u00ab Je ressentais une douleur inexplicable. Une douleur qui me faisait pleurer nuit et jour, sans r\u00e9pit. C\u2019est un mal-\u00eatre profond que personne ne pouvait comprendre, c\u2019est-\u00e0-dire, la douleur de perdre un pilier, la personne qui te comprend le mieux. Pour ne plus endurer cette douleur, je voulais mourir et me reposer pour de bon \u00bb, avoue-t-elle. Pour se suicider, A.S s\u2019est saisie d\u2019une lame et s\u2019est coup\u00e9e les veines de la main gauche sur laquelle on peut toujours voir des cicatrices et des traces de suture. Cette tentative s\u2019\u00e9tant sold\u00e9e par un \u00e9chec, elle r\u00e9cidive en avalant un breuvage de comprim\u00e9s antid\u00e9presseurs. Elle \u00e9chappe encore \u00e0 la mort, se r\u00e9signe et d\u00e9cide d\u2019accepter ce qui s\u2019est pass\u00e9. Cette acceptation est pass\u00e9e par l\u2019assistance de sa famille qui l\u2019a \u00e9cout\u00e9e et \u00e0 d\u00e9cider de sublimer son manque.\u00a0 Aussi loin d\u2019un refoulement de sentiment, cette r\u00e9silience, professeure Aida Sylla, cheffe du service psychiatrique de l\u2019h\u00f4pital Fann, le con\u00e7oit comme une capacit\u00e9 de la psych\u00e9 humaine \u00e0 oublier souvent certains passages douloureux de la vie, par l\u2019entremise d\u2019une bonne \u00e9coute et d\u2019une assistance psychologique effective et continue.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, A.S se sent mieux et souligne que le suicide ne lui effleure plus la t\u00eate. Sous un grand soupir accompagn\u00e9 d\u2019un rire taquin, elle confie : \u00ab Allah m\u2019a sauv\u00e9e. Je me rends r\u00e9guli\u00e8rement chez le psychologue et il m\u2019arrive de me rendre au cimeti\u00e8re pour parler avec mon p\u00e8re, lui raconter tout ce qui se passe autour de moi. Dieu est au contr\u00f4le \u00bb, lance-t-elle, presque guillerette.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0 Par Amadou KEBE<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Depuis plusieurs d\u00e9cennies, le S\u00e9n\u00e9gal conna\u00eet une recrudescence inqui\u00e9tante de suicides, un ph\u00e9nom\u00e8ne complexe o\u00f9 de nombreux facteurs,&hellip;\n","protected":false},"author":2,"featured_media":15027,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[48],"tags":[159],"class_list":{"0":"post-15026","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-senegal","8":"tag-senegal"},"share_on_mastodon":{"url":"","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15026","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15026"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15026\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15027"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15026"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15026"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.europesays.com\/africa\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15026"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}