Sept années de sécheresse. Sept années sans pluie, ou presque, entre 2018 et 2024 sur le sol du territoire marocain. Sept années d’une crise hydrique qui a braqué les projecteurs, plus que jamais, sur cet enjeu de sécurité et de souveraineté essentiel pour le pays. « Par sa situation géographique, le Royaume a toujours souffert d’un climat aride ou semi-aride mais cet épisode aigu a constitué une situation inédite, qui a mis à l’épreuve notre politique hydrique », explique Salahddine Dahbi, directeur général de l’hydraulique, au sein du ministère de l’Equipement et de l’eau du Maroc. Le niveau des nappes phréatiques, comme celui des barrages, est tombé au plus bas, mettant directement en péril l’approvisionnement en eau potable, notamment dans les grandes agglomérations – Rabat, Casablanca et Marrakech. « Les barrages du bassin d’Oum Errabiâ ont vu leur niveau de remplissage passer de 57 % en avril 2018 à 5 % en octobre 2024 », cite par exemple Lamia Housni, directrice business développement d’OCP Green Water.
La situation est d’autant plus compliquée à gérer que la pluviométrie, en forte baisse, est très concentrée. « La majorité de la pluie – 51 % – tombe dans le nord, dans un bassin qui ne représente que 7 % de la surface du pays », explique Rachid Madah, directeur des aménagements hydrauliques au sein du ministère de l’Equipement et de l’eau. A l’inverse, le bassin de Bouregreg et de la Chaouia, qui regroupe 23 % de la population et 68 % de l’activité économique sur 3 % du territoire, reçoit très peu d’eau.

Les sept années de sécheresse ont fortement entamé les réserves d’eau du Maroc.
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MAP
La demande, elle, ne cesse de progresser : estimés à 16,2 milliards de mètres cubes par an actuellement, les besoins pourraient atteindre 18,6 milliards à l’horizon 2050. En six décennies, la dotation en eau par habitant a chuté de près de 75 % : elle s’établit aujourd’hui à 600 mètres cubes, contre 2 560 dans les années 1960. Et les études annoncent déjà que le niveau risque de descendre en dessous du seuil de 500 mètres cubes, qualifié de « pénurique » par la Banque mondiale. Concrètement, la majeure partie de l’eau utilisée au Maroc (autour de 12 milliards de mètres cubes), soit 80 à 85 %, sert à l’irrigation agricole. L’eau potable représente environ 1,7 milliard de mètres cubes, y compris les usages industriels et touristiques.
Plan d’urgence
A l’été 2022, tous les indicateurs passent au rouge. Face à l’ampleur de la crise, en octobre 2022, le Roi prend la parole sur « la problématique de l’eau et les défis urgents et futurs qui s’y rattachent », demandant l’accélération de tous les projets hydriques. Et c’est un véritable plan d’urgence qui est lancé, dans le but premier de garantir l’accès de la population à l’eau potable. Il comprend notamment le démarrage – au plus tôt – d’une « autoroute de l’eau » destinée à réorienter la ressource depuis les bassins du nord du pays, vers la zone urbaine de Rabat-Casablanca, particulièrement déficitaire.
Parmi les autres projets, de nouveaux barrages venant élargir le parc historique. Une large politique de barrages avait été lancée dans les années 1960, sous l’impulsion d’Hassan II, dans un « triple objectif d’irrigation, de satisfaction des besoins en eau potable, mais aussi pour assurer une production d’énergie hydroélectrique », explique Rachid Madah. Début 2026, deux nouveaux barrages sont venus s’ajouter au parc du pays, pour un total de 158 « grands » barrages (plus de 25 mètres de hauteur). Et quatorze sont actuellement en construction, en plus de très nombreux barrages locaux, destinés à soutenir le développement local, notamment dans les zones rurales et périphériques.

Salaheddine Dahbi, directeur général de l’hydraulique, au sein du ministère de l’Equipement et de l’eau du Maroc
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Deuxième sujet majeur, le développement de nouvelles sources d’eau dites « non conventionnelles ». Avec, en premier lieu, le dessalement. « Plusieurs grands projets sont en cours : la capacité installée est passée de 46,4 millions de mètres cubes en 2021 à plus de 410 millions aujourd’hui. Nous visons 1,7 milliard à l’horizon 2030 : l’objectif est qu’alors 55 à 60 % de l’eau potable provienne de l’eau dessalée, ainsi que 36 % pour l’industrie et 14 % pour l’irrigation », indique Salahddine Dahbi. Encore récemment, de nouvelles stations ont été lancées à Nador, Driouch et à Tanger. Et d’autres sont programmées pour l’année prochaine à Souss-Massa, Tiznit, Guelmim, Tan-Tan ou Rabat. De quoi changer considérablement la donne, notamment pour les zones littorales urbaines.
L’utilisation des eaux usées constitue également une piste importante, même si son usage reste aujourd’hui limité à l’arrosage des espaces verts. « La qualité de l’eau permettrait son utilisation dans l’agriculture et même comme eau potable, mais aujourd’hui il y a encore un sujet d’acceptabilité sociale pour développer ces usages », explique Lamia Housni. Un projet de loi en cours devrait permettre de faire évoluer les pratiques pour une utilisation dans l’irrigation agricole. Des procédés innovants, comme des systèmes de collecte des eaux de brouillard sont aussi sur la table. « Avant de les mettre en place, il faut étudier très précisément les données météo : nous en sommes à cette phase-là », précisent les responsables.
Efficience et économies
Parmi les autres pistes explorées, l’amélioration de l’efficience des réseaux. « Nous visons un taux moyen d’efficience autour de 80 à 85 % d’ici 2050, contre 78 % actuellement. Certaines villes comme Rabat ont déjà dépassé 82 % », souligne Oudbib Youssef, chef de division à l’ONEE-BO (Office national de l’électricité et de l’eau potable – Branche eau). Depuis 2021, plusieurs villes ont ainsi développé des systèmes numériques intelligents pour le suivi des pressions et la détection des fuites, réduisant ainsi le gaspillage.
Le pays travaille aussi à la limitation de la demande. Tout d’abord agricole. « Les méthodes d’irrigation ont évolué et sont désormais beaucoup plus précises. Par ailleurs, les projets les moins consommateurs d’eau sont privilégiés, notamment lors de l’octroi de subvention », explique Salahddine Dahbi. Plusieurs campagnes de sensibilisation du grand public ont également été lancées, davantage dans le but de faire changer les mentalités que dans l’espoir de véritablement faire baisser les volumes.

En 10 ans, le niveau du deuxième plus grand barrage du Maroc (Al Massira) est passé de 100% à seulement 1%.
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Direction de l’Hydraulique, Maroc.
Aujourd’hui, la période de crise est officiellement close. Le 12 janvier 2026, le ministre de l’Equipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a indiqué que le pays était « sorti de la sécheresse » : après cinq mois de fortes précipitations et des chutes de neige exceptionnelles, le taux de remplissage des barrages avait atteint 46 %, représentant 7,7 milliards de mètres cubes d’eau. Début avril 2026, les barrages étaient remplis, en moyenne, à 75 % ! Et un grand nombre d’entre eux ont même été conduits à effectuer des lâchers d’eau …
Reste qu’à moyen terme, il ne faut pas relâcher les efforts. « Avec le réchauffement climatique, nous savons que de tels épisodes de sécheresse vont se multiplier, souligne Salahddine Dahbi. En tenant compte de l’impact des changements climatiques, les simulations montrent que, sans action, le déficit annuel pourrait atteindre près de 7 milliards de mètres cubes à l’horizon 2050. »
Retrouvez tous les papiers de notre dossier spécial : Stress hydrique – Comment le Maroc sécurise son approvisionnement en eau