Les tensions géopolitiques et les perturbations des chaînes énergétiques replacent au centre des débats africains la dépendance du continent aux carburants raffinés importés. Dans ce contexte, l’éventualité de voir émerger en Afrique de l’Est une raffinerie comparable à celle construite par Aliko Dangote au Nigeria, soulève d’importants enjeux économiques et énergétiques pour la région.
Aliko Dangote semble se tourner vers le Kenya plutôt que la Tanzanie pour accueillir la raffinerie géante qu’il envisage de construire en Afrique de l’Est. Selon le Financial Times, relayé dimanche par Reuters, l’homme d’affaires nigérian privilégie le port kényan de Mombasa pour implanter l’infrastructure d’une capacité évoquée de 650 000 barils par jour, équivalente à celle de sa raffinerie de Lekki au Nigeria.
« Je penche davantage pour Mombasa parce que Mombasa dispose d’un port beaucoup plus grand et plus profond », a déclaré le milliardaire, mettant également en avant le poids économique du Kenya, estimant que « les Kényans consomment plus » et que le pays représente « une économie plus importante ». Selon lui, le choix final dépendra de la décision du président kényan William Ruto.
Un projet initialement pensé autour de la Tanzanie
La nouvelle sortie de l’homme le plus riche d’Afrique marque une évolution notable dans un projet qui, jusqu’ici, semblait davantage associé au port tanzanien de Tanga. Lors d’un sommet sur le financement des infrastructures organisé à Nairobi en avril, William Ruto avait annoncé que plusieurs pays d’Afrique de l’Est discutaient d’une raffinerie régionale à Tanga, en Tanzanie, inspirée du modèle développé par Dangote au Nigeria.
Selon les déclarations relayées à l’époque par la presse internationale, cette infrastructure devait s’appuyer sur les ressources pétrolières de plusieurs pays de la région, notamment la République démocratique du Congo, le Kenya, l’Ouganda et le Soudan du Sud. « Nous allons avoir une raffinerie commune à Tanga pour bénéficier à toute la région », avait alors déclaré le président kényan.
Présent lors de cette rencontre, Aliko Dangote avait affirmé qu’il pouvait reproduire en Afrique de l’Est son modèle nigérian à condition que les gouvernements concernés soutiennent l’initiative. « Si nous nous mettons d’accord avec les trois ou quatre gouvernements présents ici, nous prendrons le leadership et nous nous assurerons que cette raffinerie soit construite dans les quatre ou cinq prochaines années », avait-il déclaré.
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Lekki, le modèle qui donne du poids aux ambitions de Dangote
Si les déclarations de Dangote sont prises au sérieux, c’est aussi parce que l’homme d’affaires nigérian dispose désormais d’un précédent concret avec la raffinerie de Lekki. Construite dans la périphérie de Lagos après environ onze années de travaux et plus de 17 milliards d’euros d’investissement, cette infrastructure est entrée progressivement en service à partir de 2024 avant d’atteindre sa pleine capacité début 2026.
Avec 650 000 barils par jour, elle est présentée comme la plus grande raffinerie à train unique au monde et la plus importante d’Afrique. Mais Dangote veut déjà aller plus loin. En octobre 2025, le groupe avait annoncé son intention de doubler la capacité de l’installation pour atteindre environ 1,4 million de barils par jour dans les trois prochaines années, ce qui en ferait potentiellement la plus grande raffinerie du monde devant le complexe indien de Jamnagar exploité par Reliance Industries.
Le projet ne se limite pas aux carburants. Dangote prévoit aussi d’augmenter ses capacités pétrochimiques, comme le polypropylène et certains produits utilisés dans les lubrifiants et les détergents.
La montée en puissance de Lekki a déjà commencé à modifier certains équilibres énergétiques au Nigeria et au-delà. La raffinerie exporte des carburants vers plusieurs marchés africains et internationaux, y compris en Europe. L’OPEP indiquait ainsi début 2025 que les exportations d’essence de Dangote pourraient exercer une pression accrue sur le marché européen alors que le cabinet Wood Mackenzie avançait de son côté que les raffineurs européens pourraient être affectés par la réduction progressive du déficit structurel en essence de l’Afrique de l’Ouest, qui constituait jusque-là un débouché important pour leurs exportations.
Pris ensemble, ces différents éléments montrent les différents enjeux autour d’une nouvelle raffinerie comparable en Afrique de l’Est. Une telle infrastructure peut potentiellement contribuer à réduire la dépendance régionale aux importations de carburants raffinés et modifier certains circuits commerciaux dans la région.
Cependant, plusieurs zones d’ombre doivent être levées. Si Dangote évoque un coût pouvant aller jusqu’à 17 milliards USD (environ 14,5 millards d’euros), le mécanisme de mobilisation de ces fonds ainsi que leur provenance restent à ce stade une inconnue. Le soutien politique régional sera un paramètre tout aussi crucial, car un projet de cette ampleur nécessitera des engagements coordonnés entre plusieurs Etats sur les infrastructures, la réglementation, les approvisionnements ou encore la fiscalité.
Les autres interrogations concernent entre autres l’approvisionnement en brut, les délais de réalisation, la concurrence des importations de carburants ou encore les réactions des acteurs déjà présents dans le commerce régional des produits pétroliers.