En marge du sommet Africa Forward organisé à Nairobi, la France et le Kenya ont officialisé une série d’accords bilatéraux. Derrière ces annonces sectorielles se dessine une recomposition plus profonde : Paris cherche désormais à ancrer sa stratégie africaine dans les économies anglophones d’Afrique de l’Est, avec Nairobi comme plateforme régionale.

En marge du sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya, le président kényan William Ruto et son homologue français Emmanuel Macron ont officialisé à Nairobi une série de 11 accords portant sur les infrastructures, la logistique, l’énergie et le commerce. Estimés à plus de 1 milliard d’euros par le président Emmanuel Macron, ces accords constituent selon le ministère kenyan des affaires étrangères des « accords d’investissement majeurs couvrant les infrastructures, le commerce et l’énergie propre ».

Les deux pays estiment qu’ils traduisent « l’objectif central du sommet Africa Forward : transformer des partenariats de haut niveau en résultats concrets capables de stimuler le développement, créer de la prospérité et améliorer les conditions de vie ».

Dans le détail, le programme de modernisation du Nairobi Commuter Rail mobilise 83 millions d’euros afin de réhabiliter et moderniser les infrastructures ferroviaires urbaines de la capitale kényane. Ce projet devrait contribuer à réduire les coûts liés à la congestion dans la capitale, où les embouteillages entraînent jusqu’à 600 000 dollars de pertes de productivité par jour, selon l’ONU.

Un deuxième accord, beaucoup plus ambitieux, prévoit environ 104 milliards de shillings (KES) soit 684 millions d’euros pour développer des infrastructures portuaires et logistiques capables de renforcer la circulation des marchandises et de soutenir l’emploi. L’objectif sera également de permettre au Kenya de consolider son statut de plateforme régionale de commerce et de transit.

Enfin, le secteur énergétique concentre également une part importante des engagements. Le projet éolien de Kipeto bénéficiera d’environ 32,5 milliards KES (213 millions d’euros) pour accroître la production d’électricité renouvelable et soutenir les objectifs kényans en matière d’énergie durable. À cela s’ajoute un accord commercial destiné à ouvrir davantage le marché français au thé kényan, avec l’ambition affichée « d’apporter des bénéfices économiques directs aux communautés agricoles du pays ».

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Nairobi, nouveau point d’ancrage de la stratégie française

Au-delà des projets eux-mêmes, cette séquence confirme le déplacement progressif du centre de gravité de la stratégie française vers l’Afrique anglophone, comme observé depuis plusieurs années.

En janvier dernier déjà, un accord d’établissement signé entre le Kenya et le groupe Agence française de développement (AFD) formalisait la présence institutionnelle complète du groupe dans le pays. Active au Kenya depuis 1997, l’institution a déjà engagé plus de 2 milliards d’euros dans des projets liés à l’énergie, l’eau, les transports, la santé ou encore la biodiversité. Sa filiale Proparco y a, de son côté, financé près d’un milliard d’euros de projets depuis 1995.

Cette montée en puissance n’est pas anodine. Confrontée à un recul de son influence dans plusieurs pays francophones du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, la France cherche désormais à diversifier ses partenariats africains. Ce, en mettant moins l’accent sur les enjeux politiques, sécuritaires et militaires que sur le commerce, le développement et l’engagement culturel. C’est d’ailleurs cette volonté de montrer que la France, à l’instar de l’Afrique qui a elle aussi diversifié ses partenariats, regarde tous les pays.

Le choix du Kenya comme coorganisateur d’Africa Forward revêt donc une forte portée symbolique. Il s’agit du premier sommet Afrique–France organisé dans un pays anglophone., après Bamako (2017 et 2005), Yaoundé (2001) ou Ouagadougou (1996).

Pour Paris, Nairobi présente plusieurs avantages stratégiques. Le Kenya est aujourd’hui considéré comme l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Est. En 2024, le pays a attiré environ 1,5 milliard de dollars d’investissements directs étrangers. Il concentre les sièges régionaux de nombreuses multinationales et organisations internationales, tout en jouant un rôle croissant dans les négociations climatiques et les projets liés à la transition énergétique. 

Près de 120 entreprises françaises sont ainsi installées au Kenya, qui constitue un hub régional stratégique, notamment en termes de logistique. Pour rappel, selon l’étude produite par Deloitte pour le Medef International, l’Afrique de l’Est a enregistré la plus forte hausse d’investissements directs étrangers tricolores, de l’ordre de 101% entre 2025 et 2023.

Le port de Mombasa constitue une porte d’entrée essentielle pour plusieurs économies enclavées d’Afrique de l’Est, notamment l’Ouganda, le Rwanda ou le Soudan du Sud. Dans ce contexte, les investissements dans les infrastructures portuaires et ferroviaires répondent autant à des enjeux kényans qu’à une logique régionale d’intégration commerciale.

Une compétition mondiale pour l’Afrique de l’Est

Ce repositionnement français intervient toutefois dans un environnement extrêmement concurrentiel. La Chine demeure le principal acteur étranger des infrastructures dans la région, tandis que les pays du Golfe, la Turquie ou l’Inde renforcent également leur présence. En avril 2025 Pékin a d’ailleurs annoncé le renforcement de ses relations avec Nairobi à un « nouveau niveau », alors que désormais, une initiative de l’empire du Milieu permet à plusieurs pays africains, dont le Kenya, d’y exporter plus de 98% de leurs produits sans droits de douane.

Dans ce contexte, la stratégie française semble évoluer vers des secteurs considérés comme plus susceptibles d’avoir un impact significatif : énergies renouvelables, intelligence artificielle, infrastructures urbaines, économie bleue ou encore financement du secteur privé.

Le sommet Africa Forward lui-même a été conçu autour de ces thématiques économiques, entrepreneuriales et technologiques. Selon l’AFD, plus de 2 000 acteurs politiques, économiques et financiers participent à cette rencontre destinée à « trouver des solutions pour répondre aux problématiques d’intérêt commun convergentes pour la France et les pays africains ».

Reste néanmoins à savoir si cette stratégie suffira à restaurer durablement l’influence française sur le continent. Selon les annonces de l’Elysée, plus de 23 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés au premier jour de ce sommet, dont 14 milliards d’investissements français, publics et privés – dont Meridiam, Orange, CMA CGM (actionnaire de La Tribune Afrique, NFLR) – et 9 milliards d’investissements africains. Cela comblera-t-il les attentes africaines qui ont profondément évolué ? Poussés par une société civile de plus en plus active et une jeunesse en quête de développement réel, les États recherchent désormais des partenariats capables de produire des résultats rapides, de soutenir l’industrialisation locale et de créer de véritables transferts de valeur. Dans cette compétition, la crédibilité se mesurera à la capacité d’exécution des projets et à leur impact concret sur les économies africaines.