Dans cette interview, Soha Benchekroun, chercheure et conseillère en politiques climatiques et développement, Afrique et coopération Sud-Sud fait le point sur la politique environnementale au Maroc.
Quel regard portez-vous sur la gouvernance climatique mondiale actuelle ?
Il me semble important de commencer par apporter un regard sur la gouvernance climatique mondiale, où s’inscrivent les Conférences des parties (COP), et qui reste ancrée dans des mécanismes de marché et logiques néolibérales perpétuant les inégalités structurelles entre pays historiquement pollueurs et pays en développement.
En ce sens, les solutions climatiques à l’ordre du jour – quels que soient les objectifs globaux, feuilles de route ou instruments financiers dits innovants mis en avant au fil des COP – sont de nature à impliquer l’endettement systématique des pays du Sud, à promouvoir une tendance vers un certain «technosolutionnisme vert» souvent parachuté et dont la viabilité est discutable, ou des approches pansements typiques de l’«aide» qui alimentent des dépendances sur le long terme. S’ajoute à cela le contexte des mesures unilatérales de protectionnisme commercial (tarification du carbone) imposés par certains pays du Nord. Ces éléments, en particulier dans la conjoncture actuelle de crise du multilatéralisme, et avec la bureaucratisation accrue des COP – invitent à remettre en question l’utilité de ces processus globaux.
Comment voyez-vous l’évolution de la politique environnementale au Maroc, dans le contexte actuel au niveau mondial, notamment par rapport aux objectifs des COP ?
Le Maroc a pris, depuis des années, des engagements climatiques ambitieux dans ce contexte international, surtout en matière de réduction des émissions, bien qu’il soit, au même titre que tous les pays d’Afrique, un très faible émetteur. Si cette politique peut faire sens étant donné le potentiel solaire et éolien important du pays, elle ne doit pas être priorisée aux dépens de la problématique environnementale première du pays, à savoir la crise de l’eau.
Le Maroc se trouvera de plus en plus à devoir arbitrer entre ses besoins agricoles, industriels (phosphatiers, en l’occurrence), et les besoins de ses populations, notamment rurales. C’est bien là qu’une ambition est nécessaire pour construire une véritable résilience sociale et environnementale, ces deux dimensions ne pouvant être approchées séparément.
Quels types de projets devraient voir le jour dans les années à venir afin de mieux préparer le pays aux évolutions climatiques ?
La planification climatique au Maroc reste largement axée sur la décarbonation malgré l’étendue des besoins urgents en matière de renforcement de la résilience et d’adaptation aux impacts du changement climatique, rappelés par les dernières inondations tragiques ou encore les effets de la sécheresse chronique amplifiés par l’augmentation des températures. Si des investissements même énormes dans la décarbonation créent relativement peu d’emplois et ont des retombées sociales limitées, l’adaptation climatique, elle, est intrinsèquement liée aux moyens de subsistance des populations, à leur sécurité physique, à la sécurité d’approvisionnement en eau et à la réduction des inégalités régionales.
Cette «dépriorisation» des projets d’adaptation, à l’image de la tendance mondiale, s’explique par leur rentabilité relative ou plus lente qui contraste avec les modèles court-termistes favorisés par la plupart des investisseurs. Pour revenir au Maroc, il est d’abord essentiel que les politiques publiques et territoriales soient cohérentes avec la réalité de l’aridité et du stress hydrique du pays. Cela nous renvoie au débat national qui a eu lieu ces dernières années sur l’exportation de cultures à forte consommation d’eau malgré les risques d’épuisement des nappes phréatiques.
Ce modèle agro-exportateur ne fait que se confirmer avec la nouvelle subvention octroyée par le gouvernement aux exportations de tomates en mars dernier (750 dirhams par tonne), au moment où le consommateur marocain connaît une augmentation du coût des denrées de base et où les cultures vivrières nourricières (légumineuses et céréales) ne reçoivent pas assez d’appui technique et de subventions.
Il y a aussi le défi de la sécheresse structurelle malgré une bonne saison pluvieuse…
Faire face à la sécheresse structurelle persistante ne peut se résumer à une approche purement techniciste reposant sur le recours au dessalement par exemple. Au-delà des contraintes environnementales et de coût énergétique de cette option, il s’agit de prendre conscience que la voie n’est pas uniquement, ni nécessairement, d’ordre technologique. Nous ne pouvons pas aller à l’encontre de la nature et espérer ensuite que des solutions technologiques réparent les dommages socio-environnementaux causés.
Au-delà même de l’approche «projets» (souvent soit des «projets pilotes» loin de répondre aux besoins à l’échelle, soit des interventions esthétiques répondant à de faux besoins), il s’agit de construire des systèmes urbains, industriels, agricoles et alimentaires résilients qui redéfinissent notre rapport à l’eau. Cela passe, notamment, par l’optimisation des processus industriels pour une gestion rationnelle de la demande en eau, l’adoption de systèmes en circuit fermé, de mécanismes de réduction des fuites, d’une comptabilité de l’eau, etc. qui doivent relever d’une stratégie de pérennisation des entreprises et non d’une simple contrainte opérationnelle ou d’une RSE symbolique. S’adapter implique aussi de revaloriser nos habitudes alimentaires locales et non transformées ; plusieurs «superaliments» locaux peuvent s’avérer bien plus pertinents que le quinoa sans qu’ils soient cultivés à des milliers de kilomètres.
Dans ce sens, les systèmes de connaissances et de savoir-faire traditionnels des petits agriculteurs, économes en eau et en autres intrants, sont indispensables à toute transition agroécologique et à toute politique de souveraineté et d’auto-suffisance alimentaires.
Sur le plan économique, comment devrait se répercuter la politique climatique du Maroc sur ses entreprises et tissu industriel ?
Le concept de «transitions justes», s’il est approché de la bonne façon, peut permettre d’établir ce rapport entre politiques climatiques et autres secteurs de l’économie. Alors que le Maroc s’interroge sur ce que peut vouloir dire une mise en œuvre responsable de ses engagements climatiques à l’international et cherche à établir un cadre national de «transition juste», il est essentiel, à mon avis, que ce dernier ne se concentre pas outre mesure sur les questions de réduction des émissions et puisse mettre en relief la question de «l’adaptation juste» à la rareté croissante de l’eau ; «juste» ici pour renvoyer à la dimension de l’équité sociale, le cas du petit agriculteur en particulier (PMAF), mais également aux objectifs de création d’emplois.
Il y a en effet matière à explorer les liens avec la Feuille de route pour l’emploi, notamment, visant à réduire le chômage à 9% d’ici 2030 ; le potentiel est important et ne concerne pas uniquement les métiers et entreprises liés aux énergies renouvelables ou à l’efficacité énergétique, mais également à la rationalisation de la gouvernance de l’eau, aux infrastructures résilientes au climat dans des contextes urbains, industriels, côtiers, etc.
Abdellah Benahmed / Les Inspirations ÉCO