L’eau affleure presque le haut des vannes. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas atteint un tel niveau : le barrage de Sidi Mohamed Ben Abdellah (SMBA), situé à une trentaine de kilomètres de Rabat, est actuellement rempli à 97 %. Son responsable, Abderrahim El Gazzar, chef de division gestion durable des ressources en eau de l’Agence du bassin hydraulique de Bouregreg et de la Chaouia, se souvient très précisément de l’été 2023, lorsque le niveau avait atteint son point bas, après cinq années de sécheresse. « Nous étions à un point critique, avec un volume d’eau restant estimé à 136 millions de mètres cubes, soit environ un dixième de la capacité totale. Seule la prise d’eau la plus basse était encore approvisionnée : nous commencions à envisager des systèmes de pompes, mais à ce niveau de fond de bassin, l’eau est très chargée en sédiments et donc difficile à traiter. »

WhatsApp Image 2026-04-29 at 18.33.31 (1).jpeg

Au cœur de la sécheresse, le volume d’eau restant du barrage de Sidi Mohamed Ben Abdellah (SMBA) représentait environ un dixième de sa capacité totale.

 – 

MAP

Construit dans les années 1970, le barrage de SMBA est absolument essentiel à l’approvisionnement en eau du bassin, qui comprend les régions de Rabat-Salé et de Casablanca et s’étend, dans l’arrière-pays, jusqu’à Kénitra. « La zone représente 3 % du territoire national, mais 23 % de la population et 68 % de l’activité économique. La dotation en eau, tant de surface que souterraine, est quant à elle parmi les plus faibles du pays : autour de 100 mètres cubes par personne et par an, bien en dessous du seuil de pénurie (NDLR : 500 mètres cubes) », explique le responsable. Surélevé d’une dizaine de mètres en 2000, le barrage a vu sa capacité doubler, à plus d’un milliard de mètres cubes. Mais, faute de pluie, son niveau n’a cessé de baisser sur la période allant de 2018 à 2023… jusqu’à la mise en route de la nouvelle « Autoroute de l’eau » et l’arrivée des premières gouttes réorientées depuis les bassins du nord du pays. « Les 45 mètres cubes qui peuvent arriver, chaque seconde, par cette autoroute représentent aujourd’hui 30 % de nos ressources », précise Abderrahim el Gazzar.

L’ouvrage fait partie des 158 « grands barrages » actuels du pays, construits à la fois pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable, permettre l’irrigation de l’agriculture, réguler les crues et, pour certains, permettre une production d’énergie hydroélectrique. A raison d’un barrage par an depuis les années 60 et jusqu’à 3 par an depuis les années 2000, les constructions se sont multipliées. Quelque 62 nouveaux ouvrages ont été construits sur la période de 1999 à 2025, sous l’égide du Roi Mohammed VI, représentant près de 6 milliards de mètres cubes (sur un total de 21 milliards). « Quinze nouveaux barrages sont en cours de réalisation, représentant une capacité de stockage totale de 4,9 milliards de mètres cubes. Six nouveaux ouvrages vont être lancés d’ici 2027. Leur développement est essentiel pour faire face aux nouveaux défis, notamment ceux liés au changement climatique, à la pression démographique et à l’évolution des besoins en eau », souligne Salahddine Dahbi, directeur général de l’hydraulique, au sein du Ministère de l’équipement et de l’eau du Maroc.

Parallèlement, le pays a développé un réseau dense de « petits » barrages : des barrages collinaires, à usage très local, pour l’abreuvement du bétail et la protection contre les crues en milieu rural.

Dépôts de sédiments

Mais les uns comme les autres sont confrontés à deux problèmes structurels majeurs. Tout d’abord, le dépôt de sédiments au fond des retenues. « Au total, l’envasement naturel des barrages réduit chaque année la capacité de stockage totale d’environ 58 millions de mètres cubes », explique Rachid Madah, directeur des aménagements hydrauliques au sein du Ministère de l’équipement et de l’eau. Mais, fruit de l’érosion des bassins versants, l’envasement est un phénomène naturel contre lequel il est difficile de lutter. « Il coûte moins cher de construire un nouveau barrage que de nettoyer les fonds », déplore Abderrahim el Gazzar. Heureusement, fin 2025, les vidanges de fond et de mi-fond du barrage de MNBA ont pu être ouvertes afin d’évacuer une partie des boues. Mais une telle opération n’est possible que lorsqu’il y a abondance d’eau… Autre solution, agir en amont, avec la construction de seuils permettant de ralentir le débit de l’eau et favorisant une sédimentation plus facile à nettoyer qu’au niveau d’un grand barrage. Le reboisement des bassins versants permet aussi de limiter l’érosion et donc les dépôts de sédiments. « Nous avons récemment signé un partenariat avec l’Anef (Agence nationale des eaux et forêts) pour travailler ensemble à la stabilisation, la plantation et la protection des berges », explique Salahddine Dahbi.

Autre enjeu crucial, dans un pays aussi chaud que le Maroc, l’évaporation : chaque année, ce sont environ 640 millions de mètres cubes d’eau (1,5 million de mètres cubes par jour) qui s’évaporent, soit l’équivalent d’un grand barrage. « Nous travaillons sur différentes méthodes pour limiter le phénomène : pose de panneaux solaires flottants, utilisation de boules en plastique alimentaire en surface, etc. », explique Hanane Baghdad, directrice de la recherche et de la planification de l’eau, au sein du Ministère de l’équipement et de l’eau du Maroc.

Retrouvez tous les papiers de notre dossier spécial : Stress hydrique – Comment le Maroc sécurise son approvisionnement en eau