1La migration irrégulière est devenue un fardeau pour les pays de destination en général, mais aussi pour les pays d’origine qui, non seulement, perdent une main-d’œuvre jeune et souvent qualifiée, mais qui sont également victimes des réseaux de trafiquants. Le grand perdant dans cette équation est le migrant, qui peut aller jusqu’à risquer sa vie et celle de sa famille pour accroître son niveau de vie.

1 Voir thèmes du parlement, « Lutte contre l’immigration irrégulière et gestion des frontières », pub (…)

2La majorité des pays de destination ont adopté un regard unilatéral pour lutter contre la migration. Ils ont renforcé la garde des frontières, réduit le pourcentage de visas accordés et accru le nombre d’expulsions. Le discours de l’Union européenne va dans ce sens : « Pour lutter contre l’immigration irrégulière, l’UE a renforcé les contrôles aux frontières, a amélioré la gestion des nouveaux arrivants et a rendu plus efficace le retour des migrants illégaux. Elle a aussi renforcé l’immigration légale de la main-d’œuvre ainsi qu’a traité plus efficacement les demandes d’asile1. ». Ces mesures n’ont pas permis d’inverser la courbe des migrations vers ces destinations. Les migrations (régulière et irrégulière) continuent d’augmenter.

2 Andrea Stocchierro, « Le Plan Mattei. Opportunités, ambitions et éléments de débat », Centro Studi (…)
3 Communication conjointe au Parlement européen et au Conseil européen : « Un nouvel élan pour le par (…)

3Certains pays entendent adopter une approche différente à travers l’intégration du phénomène migratoire dans un processus de développement global. « Depuis plusieurs années, il est souvent répété la nécessité d’adopter un regard global et prospectif pour comprendre le possible développement ou déclin de notre pays. Le développement national est de plus en plus lié aux phénomènes internationaux. Dans ce contexte, la relation entre l’Italie, l’Europe et l’Afrique prend une importance particulière2. » Dans cette optique, les trois perdants de l’équation de départ ne peuvent devenir trois gagnants que s’ils sont tous impliqués. Inutile de rappeler que l’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) sont deux partenaires privilégiés. L’Europe demeure l’investisseur étranger le plus important sur le continent, la première source de transferts financiers et le plus grand fournisseur d’aide au développement et d’aide humanitaire3. La problématique migratoire entre les deux continents est omniprésente dans tous les champs de la coopération.

4Bien qu’il existe depuis longtemps une coopération en matière de politique migratoire entre l’UE et l’UA, la tendance à l’externalisation se confirme de plus en plus, en vue de responsabiliser les pays d’origine et de transit afin qu’ils contribuent activement à la mise en œuvre de la politique migratoire européenne. Il s’agit donc de questionner la politique européenne d’externalisation en matière migratoire vis-à-vis de l’Afrique.

4 Catherine Wihtol de Wenden, La question migratoire au XXIe siècle. Migrants, réfugiés et relations (…)

5La mer Méditerranée constitue une véritable « ligne de fracture4 » entre l’Europe et l’Afrique. En effet, les deux continents sont géographiquement proches, mais diamétralement opposés économiquement. La variable de la population joue un rôle déterminant dans cet écart : la population de l’Afrique est estimée à environ 1,5 milliard quand celle de l’Europe est estimée à seulement 744 millions. Cela signifie que l’Europe, peuplée par la moitié de la population africaine, monopolise dix fois plus de richesses. Logiquement, la mobilité des biens, des services, des investissements directs à l’étranger (IDE) et des technologies devrait alimenter le grand Sud, tandis que les migrations participeraient au repeuplement de l’Europe. Cependant, des mesures protectionnistes ont freiné le commerce et des politiques migratoires sélectives ont étranglé la migration.

6Devant ce contexte, il est unanimement admis en Europe la nécessité d’une coopération avec les pays africains en matière migratoire, mais des points de vue politiques divergents entre l’UE et l’UA rendent cette coopération plus difficile.

5 Joanne van Selm, « Immigration and asylum of foreign policy: The EU’s approach to migrants and thei (…)

7La politique migratoire européenne s’est imposée à la fois comme « un instrument de politique extérieure et un outil de gestion des migrations5 ». Le Traité de Lisbonne a changé la donne en faisant des mesures en matière d’asile une politique commune. De plus, la création du Service européen pour l’action extérieure participe au renforcement des liens entre la Commission européenne et le Conseil de l’Europe pour l’élaboration d’un message unifié de l’Union européenne vis-à-vis de ses partenaires extérieurs.

6 Commission européenne, « Un agenda européen en matière de migration », Bruxelles, Commission europé (…)
7 La Commission annonce en juin 2016 un nouveau cadre pour les partenariats de migration : une coopér (…)

8Pour faire face à la situation en Méditerranée, la Commission européenne a élaboré en mai 2015 un Agenda européen en matière de migration, afin « d’apporter une réponse à l’échelle européenne en combinant les politiques intérieures et extérieures6 ». Dans la continuité du dialogue déjà engagé, les chefs d’État et de gouvernement européens et africains se sont réunis la même année à La Valette (Malte), plaçant la question des migrations au cœur de leurs relations, au point que « l’ensemble des politiques européennes et des instruments extérieurs seront mis à contribution7 ».

8 Ibid.
9 Premier rapport d’avancement relatif au cadre de partenariat avec les pays tiers dans le cadre de l (…)

9Ainsi, la politique migratoire se retrouve en réalité au sein de « l’ensemble des politiques, des instruments et des ressources de l’Union8 ». Pour la gestion des frontières extérieures européennes, mais aussi des pays d’origine et de transit non membres de l’Union européenne, les États peuvent compter sur l’appui de l’agence Frontex ou encore sur le soutien apporté par l’opération Sophia en mer Méditerranée. Par le biais du Plan d’investissement extérieur européen, l’Europe tente également de « s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité, des déplacements forcés et de la migration irrégulière9 ».

10 Un fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique, 12 novembre 2015. Url : htpps:/ (…)
11 Ibid.

10Mais l’instrument phare permettant de s’attaquer à ces « causes profondes » est le Fonds fiduciaire d’urgence10. 1,8 milliard d’euros issu du budget européen et du Fonds européen de développement (FED) ont été annoncés. En décembre 2017, 274,2 millions d’euros supplémentaires ont été alloués pour le développement de nouveaux programmes en soutien au Sahel et au bassin du lac Tchad. L’originalité du programme consiste en la flexibilisation des fonds collectifs, permettant ainsi de s’éloigner des règles strictes de l’aide au développement, et d’apporter une « réponse rapide, commune, complémentaire et souple aux différentes dimensions d’une situation d’urgence11 ».

12 Ibid.
13 Elise Kervyn, Raphael Shilhav, « An emergency for whom? The EU Emergency Trust Fund for Africa – mi (…)

11Couvrant « une série de pays d’Afrique situés sur les principales routes migratoires africaines à destination de l’Europe12 », les programmes financés sont économiques ou visent à soutenir l’offre de services de base pour les populations locales, mais aussi la gouvernance, la prévention et la lutte contre la radicalisation et la montée de l’extrémisme violent. Cependant, sur l’enveloppe de 400 millions d’euros affectée à la gestion des migrations, « la plupart des projets visent à restreindre et à décourager la migration irrégulière par des mesures de confinement et de contrôle des migrations (55 % du budget alloué à la gestion des migrations), à mener des actions de sensibilisation aux dangers de la migration irrégulière (4 %), ainsi qu’à mettre en œuvre des réformes stratégiques pour les retours (25 %) et à améliorer l’identification des ressortissants de pays (13 %). Seulement 3 % du budget est alloué à la mise en place de routes sûres et régulières13 ».

14 Migration Partnership Framework. Url : htpps://www.eeas.europa.eu
15 Conseil de l’Union européenne, « Le partenariat stratégique UE-Afrique », 2007. Url : htpps://www.c (…)

12Cette priorité accordée à la lutte contre l’immigration irrégulière se retrouve également dans les Partenariats migratoires14. Depuis 2007, la Stratégie commune UE-Afrique encadre les bases d’un dialogue politique en définissant des « valeurs, intérêts et objectifs stratégiques communs15 » aux deux institutions. La réintégration du Maroc au sein de l’UA en 2017 permet d’instaurer un parallèle, au moins de façade, en parlant de l’Union européenne et de l’UA.

13Cependant, les limites institutionnelles de l’UA contraignent de fait la réciprocité du dialogue politique. En l’absence d’abandon de souveraineté à l’UA, les États membres ont fréquemment tendance à se retrancher derrière leur souveraineté nationale. Les prises de position communes sont d’autant plus compliquées sur les sujets sensibles comme les politiques migratoires.

16 « Nouveau départ pour les relations entre l’Union africaine et l’Union européenne », International (…)

14Dans son rapport sur les relations entre l’Union africaine et l’Union européenne, à la veille du sommet commun de novembre 2017, International Crisis Group note que, « bien qu’aucune des deux institutions ne le dise en ces termes, leur relation est essentiellement fondée sur un rapport bailleur-bénéficiaire16 ».

15Par ailleurs, le dialogue euro-africain est souvent mené par certains États membres européens, et notamment par la France et l’Allemagne. Le système reste dominé par un bilatéralisme historique qui s’est consolidé. En dépit des tentatives de la Haute-Représentante, l’Union européenne a du mal à s’imposer et ses États membres sont souvent aux manettes du dialogue politique.

17 Jean-François Valette, Dounia Ben Mohamed, « Interview : Jean-François Valette, ambassadeur de l’Un (…)
18 Parlement européen, Commission du développement, « Rapport sur la stratégie UE-Afrique : un coup d’ (…)
19 Jean-Claude Juncker (président de la Commission européenne), Moussa Faki (président de la Commissio (…)

16Cependant, malgré ces limites non négligeables, l’Union européenne veut croire qu’en dix ans le dialogue est devenu « beaucoup moins idéologique et beaucoup plus concret17 ». Le rapport du Parlement européen sur la stratégie revisitée en 2017 fait état du « développement d’une relation égalitaire, durable et mutuelle bénéfique18 ». Cela se traduit notamment par l’idée centrale du Sommet d’Abidjan, à savoir passer des apports de développement à destination du continent africain à une stimulation des investissements privés19. L’objectif sous-jacent est de créer des opportunités pour la jeunesse, réduisant ainsi les causes structurelles de la migration.

20 Assemblée de l’Union africaine, « Déclaration sur le développement autocentré », Assembly/AU/Decl.5 (…)

17L’Union africaine a également conscience de la dépendance excessive qui perdure vis-à-vis de l’aide extérieure et du frein que cela représente pour sa marge de manœuvre dans le cadre des négociations politiques. Ainsi, les États membres se sont engagés sur le principe d’augmenter leurs contributions à l’UA pour les activités relatives à la paix et à la sécurité20. Néanmoins, les États africains restent souvent des interlocuteurs silencieux. La société civile africaine interpelle fréquemment ses dirigeants pour qu’ils prennent leurs responsabilités dans les tragédies migratoires. Force est de constater l’absence de propositions communes des États impliqués ou de politiques mises en œuvre pour répondre à ces défis.

18Malgré les déclarations européennes, prônant une coopération et une responsabilité partagée face au phénomène migratoire, des divergences politiques fondamentales demeurent entre l’Union européenne et l’Union africaine et au sein de ces institutions. L’Europe a notamment mis en place une conditionnalité migratoire qui interroge sur l’équilibre du partenariat et la marge de manœuvre des pays africains dans le cadre de ces accords sur la gestion des migrations vers le continent européen.

21 Alain Antil, Christophe Bertossi, Victor Magnani, Matthieu Tardis, « Migrations : logiques africain (…)

19Vue de l’Union européenne, l’Afrique reste souvent considérée comme « un réservoir massif et problématique de migrants à l’égard duquel les Européens devraient avoir des politiques de contrôle des frontières et de développement21 ». En effet, lors de la crise de 2015 qui a exacerbé les craintes des Européens, le Premier ministre néerlandais, assurant la présidence du Conseil, a affiché un objectif de réduction significative des flux migratoires vers l’Europe.

22 Yasmina Ouegnin, « Vers un nouveau paradigme des relations Afrique-Union européenne », in La Tribun (…)

20Malgré les ambitions affichées, lors du Sommet de 2017 à Abidjan, une députée ivoirienne rappelle que la « méconnaissance mutuelle des dynamiques et problématiques internes propres à chacune des aires géographiques22 » a perduré. L’absence de compréhension et la pluralité des objectifs sont des questions qui reviennent souvent au sein des deux institutions.

23 Ezzedine Kerkeni, « La coopération Europe/Sahel-Maghreb au défi de la crise migratoire », in Les ca (…)

21Il faut également noter la difficulté à s’accorder, au sein de l’UE comme de l’UA, en raison de divergences internes. En effet, chaque État européen a sa politique étrangère spécifique à chaque pays africain. Alors que les priorités varient fréquemment entre États membres de l’UE vis-à-vis des États de l’UA, les relations bilatérales sont souvent favorisées. Ainsi, les Partenariats de mobilité sont signés par un pays africain non seulement avec l’UE, mais aussi avec les États européens, sur la base du volontariat. La faiblesse de la structure institutionnelle de l’Union africaine renforce d’autant plus ce constat pour l’UA. Rien qu’au niveau maghrébin, on constate « l’absence d’une politique d’entente et de coopération régionale23 ».

22Ces divergences politiques se nourrissent de la volonté européenne d’éviter les migrations irrégulières, alors que l’UA tente d’accroître la possibilité de flux réguliers.

24 Sandra Lavenex, « A governance perspective on the European neighbourhood policy: Integration beyond (…)
25 EUCO14/17, 19 octobre 2017. Url : htpps://data.consilium.europa.eu.

23En premier lieu, bien que la plupart des États des deux institutions reconnaissent la nécessité et l’opportunité de migrations coordonnées et ordonnées, la fracture doit surtout être recherchée au niveau du lien entre migration et sécurité. En effet, depuis les années 1990, du point de vue européen, le nexus migration-sécurité a été prédominant dans les politiques migratoires européennes. Un grand nombre d’auteurs s’accordent sur le fait que la dimension extérieure de la politique migratoire de l’Europe a pour postulat de départ l’intérêt des États membres de l’Union européenne à sécuriser leurs frontières externes et à limiter les flux migratoires24. En octobre 2017, les conclusions du Conseil européen sur les migrations rappellent que cette démarche est toujours à l’ordre du jour et mentionne l’objectif de l’approche suivie par les États membres et les institutions européennes, à savoir « assurer un contrôle total des frontières extérieures25 ».

24Cette préoccupation se retrouve également dans les outils de mesure de l’efficacité des politiques migratoires. Le nombre de retours dans les pays d’origine sert d’indicateur pour mesurer la réussite des partenariats migratoires et de la lutte contre l’immigration irrégulière. Cependant, les pays d’origine et de transit ont tendance à vouloir privilégier une action de l’UE qui se penche sur les causes structurelles et appellent à rediriger les fonds vers des projets stimulant l’économie locale.

26 Giorgia Meloni, « Discours d’investiture devant la chambre des députés », 25 octobre 2022.

25Le plan Mattei, un projet ambitieux de renforcement des relations entre l’Italie et l’Afrique, est présenté comme une alternative aux approches européennes traditionnelles. Ce projet avait été annoncé dès octobre 2022 : Giorgia Meloni l’avait évoqué durant son discours d’investiture devant la Chambre des députés, dans le but de relancer les rapports italo-africains, avec pour objectifs globaux la lutte contre l’immigration massive directement à la source et l’endiguement du radicalisme islamiste26. Rappelons d’emblée qu’il est prématuré de mener une évaluation exhaustive de ce plan récent, qui est encore à sa phase embryonnaire.

27 Victoire d’Humières, « La coopération Union européenne/Afrique : l’externalisation des politiques m (…)

26La conférence Italie-Afrique de janvier 2024 a mis en lumière le développement d’une politique africaine par l’Italie. Malgré des liens d’intérêts et de réseaux avec l’Afrique, l’Italie ne revendiquait ni n’organisait de politique africaine cohérente. Un tournant s’est opéré avec Matteo Renzi, qui a effectué plusieurs visites en Afrique, entre 2014 et 2016, affirmant ainsi une vision et une capacité d’initiative. Avant Renzi, la politique africaine italienne était une non-politique, bien que ses composantes permettent de mieux comprendre l’action actuelle. Marco Minniti, sous le gouvernement Gentiloni, a poursuivi cette orientation en prônant le traitement des causes de l’immigration à la source, axé sur le développement en Afrique27.

27L’impulsion donnée par Giorgia Meloni s’inscrit dans cette continuité. Son gouvernement cherche à établir un partenariat d’égal à égal avec les pays africains, en se démarquant des approches coloniales passées. L’évocation du plan Mattei revêt une symbolique forte, faisant référence à Enrico Mattei, fondateur de la Compagnie italienne des hydrocarbures (ENI), qui dans les années 1950 avait établi des contrats favorables au développement avec les pays de la rive sud. Giorgia Meloni s’inscrit dans son sillage, avec une politique étrangère nationale centrée sur l’approvisionnement énergétique, incarnée par ENI. Le plan Mattei symbolise un éloignement à l’égard des traditions diplomatiques classiques italiennes, souvent perçues comme un frein au réformisme. Cette vision met en avant l’autonomie de l’Italie en Afrique et souligne une rivalité persistante avec la France, perçue comme un concurrent historique en Afrique, notamment au Maghreb où l’ENI avait soutenu l’Algérie durant sa lutte pour l’indépendance.

28Dans le contexte actuel, caractérisé par une compétition avec des puissances comme la Russie et la Chine, mais aussi face à l’activisme turc et émirien, il serait opportun de renforcer les approches communes européennes. Une éventuelle démarche italienne dénationalisée doit être considérée de manière pragmatique, voire constructive, par les autres États membres de l’Union.

29Le plan Mattei s’inscrit pleinement dans les priorités de la politique étrangère de l’UE, malgré les divisions persistantes des États membres sur la question migratoire. Charles Michel, président du Conseil européen, et Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, ont également exprimé leur soutien et leur reconnaissance envers Giorgia Meloni et son gouvernement pour avoir élaboré une telle initiative.

30L’Italie avait jusqu’alors été principalement focalisée sur la Libye, laissant s’installer une certaine distance avec l’Afrique subsaharienne. La mission italienne au Niger marque un tournant, en reliant les intérêts nationaux italiens, centrés sur la Libye, à la vision partagée par la France, l’Allemagne et les États-Unis pour stabiliser le Sahel. Cette approche combine la lutte contre le terrorisme, la sécurisation des frontières, la lutte contre l’émigration clandestine et le développement local.

31Le plan Mattei présente 17 axes d’intervention : de la coopération au développement à la promotion des exportations et des investissements ; de l’éducation à la recherche et à l’innovation ; de la santé à l’agriculture et à la sécurité alimentaire, etc.

28 Andrea Stocchiero, op. cit.

32Le gouvernement italien a publié le décret-loi n° 161 le 15 novembre 2023, converti avec modifications par la loi du 11 janvier 2024, qui institue la « Cabina di Regia » du Plan, soit « le cadre dans lequel les différentes administrations de l’État sont tenues de planifier, d’évaluer et de mettre en œuvre leurs actions, chacune dans son domaine de compétence ». La « Struttura di Missione » (structure de mission) a été établie au sein de la présidence du Conseil, avec la Cabina di Regia. Cette structure regroupe des représentants de divers ministères, d’organismes publics, du monde entrepreneurial et d’organisations non gouvernementales28.

33Le décret-loi définit un large éventail de secteurs d’intervention et prévoit l’élaboration de stratégies territoriales spécifiques pour certaines régions du continent africain. Neuf pays africains ont été identifiés pour des projets pilotes : le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, le Kenya, la République du Congo et le Mozambique.

34Dans ce schéma, on remarque l’empreinte de la coopération dans divers secteurs, notamment ceux de l’éducation, de la santé et, partiellement, celui de l’eau, avec des références claires aux mesures et aux objectifs du développement durable. En revanche, dans d’autres secteurs, l’intervention des « techniciens » et du monde entrepreneurial est plus visible, tels que l’agriculture, l’eau, l’énergie (avec mention de projets stratégiques) et les infrastructures physiques et numériques. Parmi les projets pilotes en cours ou en phase de démarrage, le rôle de certaines grandes entreprises se démarque : celui de Bonifiche Ferraresi en Algérie et en Égypte, celui de Terna en Tunisie, et celui d’Eni au Congo et au Kenya. Au niveau stratégique, l’importance du soutien aux chaînes d’approvisionnement longues est également soulignée, pour garantir l’approvisionnement en biens alimentaires et en ressources énergétiques et critiques, positionnant l’Italie comme un hub entre l’Afrique et l’Europe. Selon cette vision, les intérêts de l’Italie convergent avec ceux des pays africains29.

35Un budget de 55 milliards d’euros est prévu, dont 3 milliards provenant du Fonds italien pour le climat et 25 milliards de l’aide publique au développement (APD) pour des initiatives de coopération. Ces ressources seront gérées sous forme de prêts à taux préférentiels par la Caisse des dépôts et prêts, et sous forme de dons par l’Agence italienne de coopération au développement (AICS).

36Le plan bénéficie d’un financement initial de 5,5 milliards d’euros, sous forme de subventions, de crédits ou de garanties. Trois milliards seront alloués depuis le Fonds national pour le climat, géré par la Banque publique de développement Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et supervisé par le ministère de l’Environnement, tandis que 2,5 milliards proviendront du budget de la coopération au développement. Un comité de pilotage, placé sous l’autorité du cabinet du Premier ministre, coordonne le Plan, en assurant la liaison avec divers acteurs clés du système de coopération national, notamment les ministères, la CDP, l’Agence italienne de coopération au développement (AICS), l’Agence italienne du commerce, l’Agence italienne de crédit à l’exportation, ainsi que les autorités locales, les organisations de la société civile et le secteur privé.

30 Global Gateway est la stratégie de l’Union européenne visant à développer des liens intelligents, p (…)

37Le plan Mattei a commencé avec neuf projets pilotes répartis entre l’Algérie, la République démocratique du Congo, l’Égypte, l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Maroc, le Mozambique et la Tunisie. Ces projets se concentreront sur cinq domaines clés : l’éducation, la formation, l’agriculture, la santé, l’énergie et l’eau. Le plan vise à établir un nouveau type de partenariat avec les pays africains, fondé sur une approche progressive où les objectifs sont définis conjointement avec les partenaires, tout en s’intégrant avec les initiatives européennes telles que les Team Europe Initiatives, le Global Gateway30, et d’autres acteurs internationaux, comme les États-Unis et les pays du Golfe. Le plan Mattei a généré de grandes attentes en Italie, en Afrique et au sein de l’UE, et son approche innovante pourrait redéfinir les partenariats de développement internationaux de l’Italie.

31 Titouan Braux Salvayre, dans les articles du CSI (Cercle de stratégies et d’influences), 27 janvier (…)

38Malgré ses ambitions, le plan Mattei suscite des interrogations quant à sa mise en œuvre concrète et à ses véritables motivations. Certains observateurs y voient une manœuvre politique visant à renforcer la position de Giorgia Meloni sur la scène intérieure, notamment en matière de gestion des flux migratoires. D’autres s’inquiètent de l’utilisation potentielle de fonds destinés à la lutte contre le changement climatique pour financer des projets énergétiques traditionnels, au détriment des énergies renouvelables31.

39Dans les mois suivant son lancement officiel, la gestion et l’organisation du Plan ont rencontré plusieurs problèmes critiques : une fragmentation marquée, des difficultés à intégrer les projets individuels dans une stratégie globale, ainsi qu’un manque de clarté et de transparence. Ces enjeux persistent malgré la publication du document programmatique et stratégique en juillet. Bien que le décret du Premier ministre ait apporté des précisions, l’absence d’un mécanisme de traçabilité des projets et de leurs objectifs reste un problème majeur. En particulier, malgré les informations fournies, il semble manquer un calendrier détaillant les différentes phases et les échéances des projets pilotes, ainsi que des indications sur les délais d’évolution de ces projets.

40De plus, certains projets mentionnés dans le décret présentent des lacunes significatives en matière d’estimations financières précises et d’identification claire des sources de financement nécessaires pour couvrir les investissements.

41Enfin, le choix des projets, fragmenté jusqu’à présent, n’est pas basé sur des critères d’impact clairs ni sur des objectifs spécifiques alignés avec les plans de développement des pays africains. Cela complique la tâche consistant à éviter que ces projets s’inscrivent dans des dynamiques de clientélisme ou de favoritisme à l’égard d’entreprises ou de gouvernements.

42À cela s’ajoute la nécessité de trouver un équilibre entre multilatéralisme et bilatéralisme dans le cadre de la politique étrangère. Le gouvernement italien a clairement affirmé la priorité de ses intérêts nationaux, avec l’intention de redéfinir la relation entre, par exemple, les aides accordées par des organismes multilatéraux et celles fournies de manière bilatérale.

43De plus, la relation entre l’Italie et l’Union européenne à l’égard de l’Afrique converge dans l’offre d’un nouveau partenariat, en particulier avec l’initiative Global Gateway, qui va dans la même direction que le plan Mattei.

32 Andrea Stocchiero, op. cit.

44À côté de la Cabina di Regia, il serait fondamental de structurer des dialogues au niveau local dans les pays africains avec les sociétés civiles, le monde de la recherche et les nouvelles entreprises, afin de saisir les meilleures opportunités de développement local, équitable et durable. Par ailleurs, la Cabina di Regia devrait inclure la voix des Africains en Italie, représentée non seulement par les diplomates des États, mais aussi par les diasporas et les descendants africains, à travers le récent Coordinamento Italiano delle Diaspore per la Cooperazione Internazionale, l’unique entité représentative des diasporas, principalement africaines, au niveau national, soutenue par la coopération italienne elle-même, et qui pourrait servir de pont entre l’Italie et les pays africains concernés32.

45Le système universitaire italien entretient de multiples relations avec celui de l’Afrique, tout comme les organisations de la société civile. C’est un atout déjà efficace sur lequel il faut miser, mais il est peu pris en compte dans le plan Mattei. Un nouveau partenariat véritablement équitable devrait favoriser une redistribution du pouvoir, qui est aujourd’hui principalement technique et concentré entre quelques mains33.

46En conclusion, plusieurs questions soulevées par le plan Mattei méritent d’être examinées. En avoir conscience est un premier pas vers la construction d’un véritable pacte équitable et durable entre l’Italie, l’Europe et l’Afrique. Les solutions et les résultats ne sont ni simples ni immédiats. Surtout parce qu’il est nécessaire, avant tout, de revoir en profondeur des relations historiques, coloniales et néocoloniales, qui, malgré toutes les rhétoriques, continuent de se perpétuer. Un plan ambitieux ne se réalise pas en quelques années ni au cours d’une législature. Il a besoin d’une vision partagée, approfondie et à moyen-long terme. Une approche bipartite de la politique étrangère est essentielle, tout comme une culture citoyenne globale largement répandue, pour obtenir un consensus aussi partagé que possible34.