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La classe moyenne marocaine traverse une profonde mutation. Longtemps perçue comme un socle stable de l’économie et de la cohésion sociale, elle fait aujourd’hui face à une pression croissante liée à l’inflation, à l’érosion du pouvoir d’achat et à la précarisation de l’emploi. Dans cet entretien, l’économiste Mohammed Jadri analyse les transformations à l’œuvre : fragmentation des profils, montée des vulnérabilités, émergence de nouvelles catégories liées au digital et à l’entrepreneuriat, mais aussi risques économiques et sociaux à moyen terme. Entre déclassement progressif et recomposition sociale, il dresse le portrait d’une classe moyenne désormais plus diverse, mais aussi plus fragile face aux incertitudes économiques.
Challenge : Peut-on encore parler aujourd’hui d’une véritable classe moyenne au Maroc ?
Mohammed Jadri : Oui, mais il ne s’agit plus d’un bloc homogène et stable comme par le passé. La classe moyenne marocaine existe toujours, mais elle est aujourd’hui fragmentée et traversée par de fortes disparités internes. Une partie continue de bénéficier de revenus relativement confortables et d’une certaine sécurité, tandis qu’une autre, de plus en plus importante, se trouve sous pression et peine à maintenir son niveau de vie. Cette évolution traduit moins une disparition qu’une transformation : la classe moyenne devient plurielle, plus vulnérable et surtout moins capable de se projeter sereinement dans l’avenir.
Challenge :Dans quelle mesure la hausse du coût de la vie et les tensions inflationnistes récentes ont-elles fragilisé cette catégorie ?
M.J : La hausse du coût de la vie a profondément fragilisé la classe moyenne en comprimant ses marges de manœuvre financières. L’augmentation des prix des produits de base, du logement, du transport ou encore de l’énergie a absorbé une part croissante des revenus, laissant peu de place à l’épargne ou à la consommation non essentielle. Même lorsque les revenus n’ont pas baissé, leur pouvoir d’achat réel s’est érodé, créant un sentiment généralisé de recul. Cette pression inflationniste a ainsi transformé des ménages autrefois stables en ménages sous tension, parfois contraints de s’endetter ou de puiser dans leur épargne.
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Challenge : L’érosion du pouvoir d’achat constitue-t-elle aujourd’hui le principal facteur de déclassement ou d’autres dynamiques structurelles jouent-elles un rôle tout aussi déterminant ?
M.J : L’érosion du pouvoir d’achat est indéniablement le facteur le plus visible et le plus immédiat du déclassement, mais elle n’en constitue que la partie émergée de l’iceberg. D’autres dynamiques structurelles jouent un rôle tout aussi déterminant, notamment la transformation du marché du travail, marquée par la précarisation de l’emploi et la faiblesse des opportunités qualifiées, ainsi que les inégalités territoriales persistantes. À cela s’ajoutent les insuffisances des services publics, qui obligent les ménages à supporter des dépenses supplémentaires en matière de santé ou d’éducation. Le déclassement résulte donc d’un enchevêtrement de facteurs conjoncturels et structurels.
Challenge :Assiste-t-on à un basculement progressif d’une partie de la classe moyenne vers des catégories plus vulnérables ou observe-t-on en parallèle l’émergence de nouvelles formes de classes moyennes ?
M.J : On observe simultanément ces deux dynamiques. D’un côté, une partie de la classe moyenne glisse progressivement vers des situations de vulnérabilité, sous l’effet combiné de la hausse des charges et de la stagnation des revenus. De l’autre, de nouvelles formes de classes moyennes émergent, portées par le développement du digital, de l’entrepreneuriat et des nouvelles économies. Toutefois, ces nouvelles trajectoires sont souvent plus instables et moins protégées que les modèles traditionnels. Il ne s’agit donc pas d’un remplacement pur et simple, mais d’une recomposition, avec des profils plus diversifiés mais aussi plus exposés aux risques.
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Challenge : Quelles pourraient être, à moyen terme, les implications de cette mutation sur l’économie marocaine ?
M.J : À moyen terme, cette mutation pourrait avoir des effets significatifs sur plusieurs dimensions. Sur le plan de la consommation, la fragilisation de la classe moyenne risque d’entraîner un recentrage sur les dépenses essentielles et un ralentissement de la demande intérieure. En matière d’investissement, la baisse de l’épargne pourrait limiter la capacité des ménages à financer l’éducation des enfants, l’accès au logement… Par ailleurs, la mobilité sociale pourrait se trouver freinée, avec un risque de reproduction accrue des inégalités. Enfin, sur le plan social, l’affaiblissement de la classe moyenne pourrait affecter la cohésion et nourrir un sentiment de frustration, ce qui pose un enjeu important en termes de stabilité et de confiance dans les institutions.
Son parcours
Économiste comptant plus de dix-huit ans d’expérience, Mohammed Jadri a construit son parcours au sein de cabinets d’expertise de premier plan, où il s’est distingué par la conduite de projets complexes, financés notamment par l’Union européenne et le système des Nations unies. Depuis octobre 2021, il est à la tête de l’Observatoire de l’Action Gouvernementale, qu’il a contribué à positionner comme un acteur de référence de l’analyse des politiques publiques. Sous son impulsion, l’institution a publié des rapports périodiques structurés et documentés sur l’action gouvernementale, couvrant notamment les bilans des 100 jours, d’une année et de mi-mandat.
Parallèlement, l’Observatoire a développé des études thématiques approfondies sur des enjeux économiques et sociaux majeurs – tels que les programmes Awrach et Forsa, l’aide au logement, le dialogue social, l’inflation, les produits pétroliers ou encore la réforme des retraites – apportant des éléments d’analyse utiles au débat public. En complément de ses activités de recherche et de conseil, Mohammed Jadri intervient depuis 2017 en tant que consultant économique auprès de plusieurs radios et chaînes de télévision, au niveau national comme international.
Son actu
La classe moyenne marocaine reste présente, mais elle est devenue plus fragmentée et plus vulnérable face aux mutations économiques. La hausse du coût de la vie, l’érosion du pouvoir d’achat et la précarisation de l’emploi fragilisent de nombreux ménages et accentuent les risques de déclassement. En parallèle, de nouvelles formes de classes moyennes émergent, portées par le digital et l’entrepreneuriat, dans un contexte marqué par de fortes incertitudes sociales et économiques.