La forêt amazonienne survit sur des sols pauvres. Ce paradoxe
s’explique en partie par un approvisionnement en minéraux venu
d’Afrique, porté par les vents au-dessus de l’Atlantique. Une étude
publiée en 2026 dans Geophysical Research
Letters par Luiz A. T. Machado et ses collègues, affiliés
à l’Institut Max Planck de Chimie de Mayence (Allemagne), à
l’Institut de Physique de l’Université de São Paulo, à l’Institut
National de Recherche Spatiale du Brésil et à l’Université du
Maryland, suggère que des phénomènes météorologiques à grande
échelle régulent ce flux transatlantique. En saison des pluies, de
fortes précipitations sur l’Atlantique tropical agiraient comme un
barrage naturel, interceptant les aérosols avant qu’ils
n’atteignent l’Amazonie. Ce mécanisme, jusque-là inexpliqué,
pourrait se voir perturbé par le changement climatique. Les
résultats restent préliminaires sur certains aspects, notamment
l’évolution future du phénomène.
Des pluies atlantiques comme filtre atmosphérique
Pour comprendre les fluctuations quotidiennes en carbone suie
au-dessus de l’Amazonie centrale, les chercheurs ont exploité les
mesures continues de l’Amazon Tall Tower Observatory (ATTO). Il
s’agit d’une tour de 325 mètres installée dans la Réserve de
Développement Durable d’Uatumã, dans l’État brésilien d’Amazonas.
Les concentrations journalières en carbone suie, traceur des
aérosols africains, ont été analysées pour les mois de janvier et
février entre 2015 et 2022, pendant la saison des pluies. L’équipe
a identifié 60 jours « pollués » (concentration supérieure à 0,46
µg/m³) et 64 jours « propres » (inférieure à 0,08 µg/m³). Ces
données ont été croisées avec des réanalyses météorologiques
mondiales (ERA5, MERRA-2) et des données satellitaires de
précipitations (IMERG/NASA). Les trajectoires de masses d’air ont
été calculées à rebours sur sept jours à l’aide du modèle
HYSPLIT.
Résultat inattendu : les trajectoires des masses d’air se
montrent quasi identiques les jours propres et les jours pollués.
La direction du vent ne détermine pas la qualité de l’air
amazonien, mais l’intensité des pluies rencontrées en chemin, si.
Les jours propres se trouvent systématiquement précédés de fortes
précipitations dans la ceinture tropicale atlantique. A savoir,
plus de 100 mm cumulés sur les trois jours précédents. Ces pluies
lessivent les aérosols hors de l’atmosphère avant qu’ils
n’atteignent le continent. Ce mécanisme de « lessivage humide »
s’étend sur une vaste région, de l’Atlantique équatorial jusqu’au
bassin amazonien. Et non pas seulement au voisinage de la tour
ATTO.
Des vagues de froid américaines aux forêts brésiliennes
La suite de l’analyse révèle le pilote climatique de ces
précipitations atlantiques : des systèmes synoptiques
hémisphériques. Quand des systèmes anticycloniques dominent la côte
est des États-Unis, configuration typique des vagues de froid, une
pression accrue s’installe également sur l’Atlantique Sud central.
Cette double anomalie barométrique renforce la convergence des
vents de basse altitude au-dessus de l’Atlantique équatorial,
intensifie le transport d’humidité vers l’Amazonie. Elle provoque
alors les pluies qui nettoient l’atmosphère.
© Machado et al.,
2026
Trajectoires des masses d’air les jours propres (a) et pollués (b).
Distribution du carbone suie simulée les 6 (c) et 8 janvier 2017
(d). Profondeur optique des aérosols pour les jours pollués (e) et
propres (f).
Machado et ses collègues ont construit un indice de pression de
surface combinant des mesures au Wisconsin (90°O, 44°N) et dans
l’Atlantique sub-antarctique (16°O, 54°S). Cet indice suit
fidèlement la variabilité des précipitations tropicales au jour le
jour. Par ailleurs, environ 60 % du carbone suie présent en
Amazonie pendant la saison des pluies provient d’Afrique, selon les
auteurs. Issu des feux de biomasse et des poussières du Sahara, ce
carbone se montre riches en phosphore, calcium, potassium et
magnésium. Des nutriments essentiels dans des sols lessivés par des
millénaires de pluies tropicales.
Un équilibre fragile face au changement
climatique
Ces résultats modifient la compréhension du cycle des nutriments
amazoniens. Il ne suffit pas que les vents soufflent d’Afrique :
encore faut-il que le ciel atlantique soit clément. Or le
changement climatique pourrait déplacer la ceinture de
précipitations tropicales. Mais aussi modifier l’intensité des jets
atmosphériques de basse altitude et altérer la position des
anticyclones subtropicaux. Machado souligne que ces perturbations
pourraient réduire l’apport en nutriments vers l’Amazonie… Et
cela avec des conséquences sur la productivité et la résilience de
la forêt.
Une étude parue dans Nature en 2022 avait déjà montré
que de faibles teneurs en phosphore dans le sol peuvent limiter la
croissance de la forêt. Même lorsque l’atmosphère est riche en CO₂.
La question de l’évolution future des jets atmosphériques
atlantiques s’intègre désormais au programme de recherche de
l’équipe, pour mieux anticiper les décennies à venir.
Source : Machado, L. A. T., et al., (2026). “Hemispheric synoptic patterns
control rainfall and long-range aerosol transport in the
Amazon”. Geophysical Research Letters, 53, e2025GL117732.