Une simple fouille de fondation à Tallinn a interrompu le
chantier d’un immeuble de bureaux. Les ouvriers ont buté à faible
profondeur sur un grand navire marchand piégé dans le sable
mouillé. Conservée à bord, une boussole médiévale redessine
désormais la chronologie de la navigation européenne.
L’épave d’une cogue tirée du sous-sol urbain
Le 31 mars 2022, les ouvriers d’un chantier sur la rue Lootsi,
près du vieux port de Tallinn, sortent du sable mouillé une
structure en bois à environ 1,5 mètre de profondeur. Les fouilles
archéologiques prennent alors le relais et mettent au jour la coque
presque complète d’une cogue de 24,5 mètres de long et 8,6 mètres
de large. L’épave a dû être prélevée en quatre sections, tant elle
était fragile, avant d’être transférée au musée maritime
estonien.
Le site était autrefois un haut-fond proche du delta de la
rivière Harjapea. Au cours des siècles suivants, la zone
marécageuse a été comblée, recouverte d’entrepôts puis
d’infrastructures portuaires et ferroviaires modernes, scellant
l’épave dans des sédiments marins. Le
port médiéval se trouvait à 800 mètres au nord-ouest, ce qui
explique pourquoi un navire de cette taille a pu sombrer en eau peu
profonde, à proximité de la rive. Ce huis-clos en a fait l’une des
cogue médiévales les mieux préservées d’Europe.
© Musée maritime d’Estonie (Eesti
Meremuuseum)
Déplacement de l’épave de la cogue Lootsi 8
Une boussole médiévale et les indices d’un départ
précipité
Parmi les objets remontés figurent des chaussures de cuir
rapiécées, des outils, des armes et deux rats prisonniers du
goudron, signes d’une vie d’équipage installée à bord. Le désordre
des trouvailles évoque un départ urgent plutôt qu’un démantèlement
programmé, comme si l’équipage avait dû quitter le navire en
abandonnant ses affaires. L’objet le plus intrigant reste cette
boussole à aiguille sèche, encore fonctionnelle d’après les
premiers examens du musée maritime estonien.
Si l’identification se confirme, il s’agirait alors du plus
ancien instrument de ce type conservé en Europe. La pièce démontre
que les équipages de la Baltique combinaient déjà mémoire des côtes
et outils de précision pour traverser des eaux dangereuses où le
commerce du grain, de la cire et du bois s’imposait
progressivement. Elle replace la cogue Lootsi parmi les jalons
matériels du tournant technologique de la navigation
européenne.
Les anneaux du bois racontent un réseau
commercial balte
Dans leur étude dendrochronologique publiée en 2026 dans la
revue Dendrochronologia, les
chercheurs ont analysé 97 échantillons de bois prélevés sur la
coque. Grâce aux cernes de croissance, ils ont daté 87 d’entre eux
à l’année près. Les charpentiers ont construit la structure
principale avec des chênes abattus pendant les hivers 1370-71 et
1371-72. Certains aménagements, comme un possible local de cuisine,
utilisent quant à eux du bois coupé durant l’hiver 1373-74.
Les essences proviennent majoritairement de la côte de
l’actuelle Lituanie, et plus marginalement d’Estonie. Cette
répartition trace une chaîne commerciale baltique discrète mais
structurée, en marge de la grande route hanséatique. Sur 87
planches datées, 21 portent par ailleurs des « anneaux de lune »,
ces bandes pâles qui trahissent une croissance abîmée par le gel ou
des cassures de branche. Les charpentiers les avaient repérées et
avaient doublé la coque de longues planches de renfort, signe d’une
expertise pratique du bois.