À Gafsa, le phosphate ne sort jamais seulement du sol. Il sort d’un rapport social. Il sort d’une région appauvrie, d’une compagnie publique, d’une chaîne de lavage, d’un bassin ouvrier, d’une promesse nationale et d’une colère qui revient dès que les travailleurs découvrent que la richesse qu’ils extraient ne leur revient qu’en miettes.

Le dernier blocage est parti d’une prime. Cela peut paraître secondaire vu de Tunis, d’un ministère ou d’un tableau d’exportation. C’est pourtant là que la vérité sociale se loge. Le 13 mai 2026, La Presse de Tunisie a rapporté que la production de phosphate avait été paralysée par des mouvements de protestation liés aux primes, avec suspension du travail dans plusieurs districts de la Compagnie des phosphates de Gafsa, notamment Metlaoui, Redeyef, Moularès et Mdhilla. D’autres médias tunisiens ont précisé que le mouvement avait commencé dans la soirée du 12 mai, après le versement contesté de la prime de l’Aïd al-Adha.

La reprise rapide des activités, annoncée le 14 mai, ne règle pas le fond. African Manager indique que l’arrêt a duré une journée entière et touché les carrières minières ainsi que les laveries à Mdhilla et Métlaoui. La reprise est intervenue après une négociation entre la branche syndicale universitaire des mines et la direction générale, avec un accord sur une avance de 800 dinars sur la prime de productivité, l’examen du gel des dettes pendant six mois et une réunion de suivi début juin.

Voilà la scène réelle : une industrie stratégique peut être arrêtée par une prime, parce que cette prime concentre plus qu’un montant. Elle concentre une hiérarchie. Elle dit aux travailleurs ce que vaut leur corps dans la mine, leur temps dans les laveries, leur fatigue dans une région qui porte depuis des décennies une richesse nationale sans recevoir une justice sociale équivalente.

Le phosphate tunisien a toujours été vendu comme un capital national. Dans les discours publics, il devient “richesse”, “ressource”, “levier”, “position internationale”, “moteur de reprise”. Mais la richesse extractive a une brutalité propre : elle peut faire vivre un budget sans faire vivre dignement un territoire. Elle peut remplir des comptes sans transformer les logements, les hôpitaux, les routes, les salaires, l’école, l’eau et l’emploi local. Elle peut produire du chiffre, puis laisser la région productrice dans l’attente.

Qui produit ? Les ouvriers, les techniciens, les conducteurs, les agents des laveries, les sous-traitants, les familles qui absorbent les horaires, les accidents, les maladies, la poussière, les dettes et les promesses reportées.

Qui possède ? L’État, par la CPG, entreprise publique et bras historique de l’extraction phosphatière.

Qui capte ? L’appareil économique central, les circuits de direction, les équilibres budgétaires, les intermédiaires du transport, les sous-traitances, les segments administratifs qui transforment une ressource locale en flux national.

Qui paie ? Le bassin minier.

La crise de Gafsa n’est pas née avec cette prime. Elle dure parce que le phosphate tunisien repose sur une contradiction ancienne : la mine est nationale dans les chiffres, locale dans les dégâts, ouvrière dans l’effort, administrative dans la décision. Les habitants voient passer la richesse sans voir changer leur condition. Les travailleurs entendent parler de relance pendant que leurs revendications sociales restent traitées comme une perturbation.

Le passé récent le confirme. Avant 2011, la Tunisie produisait autour de 8 millions de tonnes de phosphate par an. Depuis la révolution, les protestations locales, les grèves, les sit-in et les blocages ont fortement réduit la production. Reuters rappelait en 2025 que la Tunisie produisait alors moins de 3 millions de tonnes par an, contre environ 8,2 millions en 2010, et que le gouvernement voulait porter la production à 14 millions de tonnes d’ici 2030.

Le Natural Resource Governance Institute a également souligné que la production était passée de 8 millions de tonnes en 2010 à 2,8 millions en 2020, au point que la Tunisie avait dû importer du phosphate pour satisfaire une partie de ses besoins.

Ces chiffres sont essentiels. Ils montrent une industrie qui n’est pas simplement “bloquée” par les protestations. Elle est minée par son propre modèle social. Un bassin minier ne peut pas être gouverné comme un simple site d’extraction. Si les travailleurs, les chômeurs, les familles et les riverains perçoivent la ressource comme une richesse confisquée, la mine devient un champ de conflit permanent. La production ne s’arrête pas parce que les gens seraient hostiles au travail. Elle s’arrête parce que le travail ne suffit plus à obtenir reconnaissance, revenu, sécurité et développement.

Le pouvoir tunisien veut relancer le phosphate pour soulager les finances publiques. C’est compréhensible dans un pays pris dans une crise budgétaire profonde. Mais la relance par l’extraction a un prix social et écologique. À Gabès, autre bout de la même chaîne phosphatière, les protestations contre la pollution du complexe chimique public ont paralysé la ville en octobre 2025. Reuters a rapporté qu’une grève générale et des dizaines de milliers de manifestants réclamaient la fermeture d’une usine accusée de provoquer une crise sanitaire et environnementale, avec des rejets quotidiens massifs de phosphogypse dans la Méditerranée selon un audit cité par l’agence.

En décembre 2025, de nouvelles marches ont demandé la fermeture ou la relocalisation du complexe, après des cas de difficultés respiratoires chez des centaines d’écoliers selon les habitants et les protestataires.

Gafsa et Gabès disent donc la même chose par deux entrées différentes. À Gafsa, le conflit porte sur le travail, les primes, l’emploi, la reconnaissance ouvrière. À Gabès, il porte sur la santé, l’air, la mer, les déchets, la vie quotidienne. Dans les deux cas, l’État parle de richesse nationale. Dans les deux cas, les populations répondent : cette richesse nous coûte trop cher.

C’est la limite de la rente extractive. Elle promet une sortie par le volume. Produire plus. Transporter plus. Exporter plus. Encaisser plus. Mais une économie ne se juge pas seulement à ce qu’elle arrache au sous-sol. Elle se juge à ce qu’elle rend au travail. Elle se juge à la capacité de transformer une ressource en droits sociaux, en investissement productif, en emploi stable, en environnement respirable, en territoire habitable.

La Tunisie peut viser 14 millions de tonnes de phosphate en 2030. Elle peut annoncer des programmes, moderniser le transport, sécuriser les sites, négocier avec les syndicats, réactiver les circuits d’exportation. Mais si la région minière reste traitée comme une périphérie de sacrifice, chaque tonne supplémentaire transportera avec elle une charge politique. La ressource ne pacifie pas un territoire lorsqu’elle l’épuise. Elle l’enflamme.

Le mouvement de mai 2026 autour des primes n’est donc pas un simple incident social. C’est un rappel comptable. Les ouvriers ont fait ce que fait toujours le travail quand il n’est plus entendu : il bloque la chaîne. La mine s’arrête, les laveries s’arrêtent, la valeur cesse de circuler, et l’on découvre soudain que la richesse nationale dépend de ceux qu’on appelle trop vite des perturbateurs.

Le phosphate tunisien révèle ainsi une vérité sèche : une rente peut enrichir un État sans construire une société juste. Elle peut financer un budget sans réparer un bassin minier. Elle peut soutenir une balance commerciale sans élargir la paie de ceux qui descendent chaque jour dans la poussière.

À Gafsa, le fond du problème n’est pas la prime. La prime n’est que le reçu froissé d’une dette plus vaste : celle d’un pays qui a longtemps demandé à ses régions minières de produire la richesse, sans leur rendre la dignité.

Yaqoub Mellali