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Après deux décennies tirées par la puissance publique, le Maroc entre dans une phase critique de son développement. Deux récents rapports majeurs de la Banque mondiale – le Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc et le Diagnostic du secteur privé au Maroc- mettent en lumière une équation décisive: sans un décollage rapide et massif de l’investissement privé, la croissance restera insuffisante pour absorber les besoins en emploi et soutenir une transformation économique durable. Entre blocages structurels profonds et opportunités sectorielles inédites, le Royaume se trouve à un moment charnière où tout peut encore basculer. 

Durant près de vingt ans, le Maroc a construit méthodiquement les bases de sa compétitivité. Ports de classe mondiale, autoroutes, lignes ferroviaires, plateformes industrielles intégrées, transition énergétique amorcée : l’investissement public a été le socle de cette transformation.

Ce volontarisme a permis au pays de se positionner dans des chaînes de valeur stratégiques, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables. Il a également renforcé son attractivité auprès des investisseurs internationaux, tout en améliorant significativement son infrastructure logistique et industrielle.

Mais ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. Non pas parce qu’il a échoué, mais parce qu’il a rempli sa mission initiale. Le diagnostic posé par la Banque mondiale est sans ambiguïté: le Maroc entre dans une nouvelle phase où l’investissement privé doit désormais prendre le relais.

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Or, ce relais tarde à se matérialiser. Entre 2014 et 2022, l’investissement privé n’a représenté qu’environ un tiers de la formation brute de capital fixe. Une proportion insuffisante pour soutenir une croissance forte, inclusive et créatrice d’emplois.

L’enjeu stratégique est donc clair : porter cette contribution à deux tiers d’ici 2035. Un objectif ambitieux, mais indispensable pour éviter un ralentissement structurel de l’économie.

Une croissance sans emplois : le paradoxe marocain

Malgré des avancées indéniables, l’économie marocaine reste confrontée à un paradoxe majeur : la croissance ne se traduit pas suffisamment en création d’emplois. Entre 2000 et 2024, la population en âge de travailler a progressé près de 2,5 fois plus vite que l’emploi. Ce décalage met sous pression le marché du travail, en particulier pour les jeunes et les femmes.

Le taux d’activité global reste faible, à 43,5 %, et celui des femmes demeure l’un des plus bas au monde, à seulement 19,1 %. Cette sous-utilisation du capital humain constitue un frein majeur à la croissance.

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Dans le même temps, la productivité progresse lentement. À un rythme moyen de 2,2 % par an, il faudrait plus de trente ans pour la doubler. Un délai incompatible avec les ambitions du Nouveau modèle de développement.

Les quatre verrous structurels : une mécanique qui bloque

Si l’investissement privé peine à émerger, ce n’est pas faute d’opportunités. C’est parce que le système reste contraint par des blocages profonds et interdépendants. Premier verrou, et sans doute le plus structurant : l’économie informelle. Elle représente environ 77 % de l’emploi et près d’un tiers du PIB. Cette réalité crée une distorsion majeure de concurrence.

Les entreprises formelles supportent des charges fiscales et sociales importantes, tandis que les acteurs informels évoluent en dehors de ces contraintes. Résultat : une incitation à rester petit, peu visible et peu productif. Cette situation entretient une dualité économique durable, limitant la montée en gamme et la diffusion de la productivité.

Deuxième verrou : l’accès au financement, en particulier pour les PME. Malgré un secteur bancaire relativement développé, ces dernières ne captent que moins de 15 % du crédit total. Le problème ne se limite pas au volume, mais concerne aussi la diversité des instruments. Le marché obligataire privé est embryonnaire, avec seulement quelques émissions cotées. Le capital-investissement reste concentré, et la dette privée peu développée. Cette configuration freine l’investissement, l’innovation et l’internationalisation des entreprises.

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Troisième verrou : le poids des entreprises publiques, qui représentent environ 22 % du PIB. Si elles ont joué un rôle clé dans le développement du pays, leur position dominante crée aujourd’hui des effets d’éviction. Accès privilégié au foncier, au financement et aux autorisations : ces avantages limitent la contestabilité des marchés et réduisent l’espace pour les acteurs privés. Les réformes engagées sont réelles, mais leur mise en œuvre reste partielle, laissant persister des déséquilibres.

Quatrième verrou, souvent sous-estimé : le foncier. Derrière de nombreux projets bloqués se cache une difficulté d’accès à la terre. Multiplicité des statuts, lourdeur des procédures, manque de transparence : autant de facteurs qui ralentissent, voire empêchent, l’investissement. Dans les zones industrielles, l’absence de visibilité sur les disponibilités et les prix constitue un frein supplémentaire, notamment pour les investisseurs étrangers.

Quatre filières pour enclencher la transformation

Au-delà du diagnostic, la Banque mondiale identifie quatre secteurs capables de servir de catalyseurs pour l’investissement privé. Le solaire ne se limite plus à une question énergétique. Il devient un levier de compétitivité dans un contexte de transition écologique globale.

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Avec des investissements potentiels de 2,9 milliards de dollars et plus de 43.000 emplois à la clé, le secteur offre des perspectives considérables. Mais il nécessite un cadre réglementaire clair et stable. La recomposition des chaînes d’approvisionnement ouvre une opportunité unique. Le Maroc peut se positionner comme une alternative proche et compétitive à l’Asie.

Mais la compétitivité repose désormais sur la durabilité, la traçabilité et la circularité. Sans structuration rapide, le pays risque de manquer cette fenêtre. Avec une quasi-exclusivité mondiale sur l’argan, le Maroc dispose d’un avantage unique. Pourtant, l’essentiel de la valeur est capté à l’étranger. Le développement d’une industrie de transformation locale pourrait générer des centaines de millions de dollars et créer des milliers d’emplois, notamment en milieu rural.

Malgré des conditions naturelles favorables, l’aquaculture reste marginale. Pourtant, elle pourrait générer jusqu’à 75.000 emplois. La simplification administrative et la clarification des règles foncières apparaissent comme des prérequis indispensables. «Le Maroc dispose des atouts sectoriels et de la volonté réformatrice nécessaires pour attirer des investissements privés nettement plus importants,» souligne Cheick Oumar Sylla, directeur de division à IFC pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique. Le pays est prêt à passer à la vitesse supérieure, et ce diagnostic met en lumière des opportunités concrètes susceptibles de mobiliser des investissements privés à hauteur d’environ 4 % du PIB.»

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Le contexte mondial offre une fenêtre d’opportunité rare. Le mécanisme d’ajustement carbone européen et la tendance au nearshoring redéfinissent les flux d’investissement. Le Maroc dispose d’atouts solides: proximité de l’Europe, stabilité, accords commerciaux, infrastructures modernes. Mais la concurrence est intense. Des pays comme la Turquie, l’Égypte ou ceux d’Europe de l’Est avancent rapidement pour capter ces flux.

Des perspectives ambitieuses, mais conditionnelles

Les projections de la Banque mondiale sont impressionnantes : 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035 et une augmentation du PIB de près de 20 %. Mais ces résultats ne sont pas automatiques. Ils dépendent de la capacité du pays à mettre en œuvre des réformes profondes et cohérentes.

Simplification administrative, réforme du foncier, amélioration du financement, ouverture à la concurrence, inclusion des femmes et des jeunes : autant de leviers à activer simultanément.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’une base solide et d’un potentiel réel. Mais il doit désormais changer de logiciel. « Le Maroc a construit des bases solides et, grâce aux recommandations du Rapport sur la croissance et l’emploi, le Royaume peut aller encore plus loin, créer des millions d’emplois, approfondir les investissements privés et créer de réelles opportunités pour les femmes et les jeunes. Le Groupe de la Banque mondiale s’engage pleinement dans cette entreprise aux côtés du Maroc », assure Ahmadou Moustapha Ndiaye, directeur de division à la BIRD pour le Maghreb et Malte.

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Le passage d’un modèle centré sur l’investissement public à une économie portée par le secteur privé ne se décrète pas. Il se construit, à travers des réformes parfois difficiles, mais indispensables.

Dans un monde en mutation rapide, le temps devient un facteur clé. Chaque retard dans la mise en œuvre des réformes réduit la capacité du pays à capter les opportunités. Le choix est donc clair : accélérer la transformation ou risquer un essoufflement progressif.

L’histoire économique récente du Maroc montre qu’il sait relever les défis. Reste à savoir s’il saura, une fois encore, transformer ce moment critique en levier de développement durable et inclusif.