Dans cette interview, M. Ruzicka revient sur les besoins en infrastructures en Afrique, tout en mettant en avant les avancées réalisées par le Maroc dans le domaine.
– Dans un contexte où les besoins en infrastructures dépassent les capacités publiques, quel rôle l’OCDE peut-elle jouer pour mobiliser davantage de capitaux privés vers les routes et corridors africains encore manquants ?
Lorsqu’on évoque les besoins de l’Afrique en infrastructures, il s’agit avant tout de combler d’importants déficits structurels. Malgré les efforts des Etats, les financements publics restent insuffisants pour répondre aux besoins d’interconnexion du continent, qu’il s’agisse des zones de production, des villes, des ports ou des hubs logistiques.
Selon certaines estimations, une hausse des investissements dans les infrastructures à hauteur de 150 milliards de dollars pourrait générer une croissance annuelle supplémentaire du produit intérieur brut (PIB) africain d’environ 4,5%.
Le premier concerne l’écart entre les capacités financières publiques actuelles et les besoins réels du continent. La deuxième porte sur la faiblesse des investissements privés, qui ne représentent qu’environ 11% des financements totaux dans les infrastructures.
Cette situation s’explique notamment par des contraintes institutionnelles, des cadres réglementaires parfois insuffisamment adaptés, mais aussi par une perception du risque africain souvent supérieure à la réalité, ce qui renchérit le coût du capital privé.
Le troisième déficit réside dans la difficulté à rendre les projets « bancables ». Selon les données citées, près de 80% des projets n’atteignent jamais la phase de mise en œuvre et restent bloqués au stade de la planification ou des études de faisabilité.
Face à ces défis, l’OCDE estime pouvoir jouer un rôle important à plusieurs niveaux. L’organisation travaille notamment avec l’Union africaine et plusieurs pays du continent à la mise en place d’une Plateforme virtuelle africaine d’investissement destinée à renforcer la confiance des investisseurs grâce à des données fiables sur les environnements économiques et les niveaux réels de risque.
L’OCDE accompagne également les Etats dans l’amélioration des cadres réglementaires liés aux partenariats public-privé (PPP), considérés comme un levier essentiel pour mobiliser davantage de capitaux privés. À travers ses analyses, ses recommandations et le partage des meilleures pratiques, l’organisation entend contribuer à identifier des partenaires fiables et à améliorer la mise en œuvre des projets.
Enfin, l’OCDE intervient via ses examens des politiques d’investissement et ses programmes-pays afin d’évaluer les environnements économiques et institutionnels des États, tout en soutenant les mécanismes régionaux de coopération portés par l’Union africaine. L’objectif est de renforcer la confiance, d’améliorer la gouvernance et de favoriser une mobilisation accrue des investissements en faveur des infrastructures africaines.
– Le Maroc, sous le leadership de SM le Roi Mohammed VI, a enregistré des avancées significatives en matière d’infrastructures et d’attractivité. Dans quelle mesure l’expérience marocaine peut-elle servir de référence à l’échelle africaine pour structurer des financements durables et renforcer l’attractivité des investissements internationaux ?
Le Maroc, sous le leadership de SM le Roi Mohammed VI, a accompli des progrès remarquables et constitue aujourd’hui un exemple particulièrement instructif en matière de développement des infrastructures et d’attractivité économique.
Cette réussite repose d’abord sur la continuité de l’investissement public, portée par une vision stratégique fondée sur la prévisibilité, la planification et la stabilité des politiques publiques.
À cela s’ajoutent les réformes réglementaires engagées pour simplifier et accélérer les procédures liées aux investissements et aux grands projets structurants, ainsi que l’amélioration constante de la qualité des infrastructures.
Le développement des routes, ports, zones logistiques et industrielles crée l’activité économique, les emplois et tout un écosystème de services.
Ces différents facteurs ont permis au Maroc d’attirer davantage d’investissements étrangers et d’intégrer ses entreprises dans les chaînes de valeur mondiales, notamment dans des secteurs compétitifs comme l’automobile et l’aéronautique.
Un autre levier : le rôle des grands événements sportifs internationaux comme catalyseurs d’investissements. Ces événements permettent d’accélérer la modernisation des infrastructures de transport, des capacités portuaires et ferroviaires, tout en renforçant l’attractivité du pays auprès des investisseurs et des visiteurs.
Lorsque ces projets s’inscrivent dans une stratégie de développement durable et territorial, leurs effets positifs se prolongent bien au-delà des compétitions elles-mêmes.
Le Maroc bénéficie par ailleurs d’atouts stratégiques majeurs, notamment sa position géographique, sa stabilité politique, la qualité de ses infrastructures portuaires, en particulier Tanger Med, ainsi que son potentiel dans les énergies renouvelables et les interconnexions énergétiques avec l’Europe.
Plusieurs éléments de l’expérience marocaine peuvent inspirer d’autres pays, notamment la vision stratégique, la stabilité réglementaire, l’ouverture aux investissements privés et l’intégration régionale.
Toutefois, les réalités africaines demeurent très diverses. Certains pays font face à des contraintes liées à la gouvernance, au cadre juridique, à l’absence d’infrastructures de base ou encore à leur enclavement géographique.
– Le thème « Scale or fail » appelle à une union des forces. Comment éviter la fragmentation des initiatives et structurer un véritable écosystème panafricain capable de financer ses propres infrastructures stratégiques ?
Les pays africains accomplissent aujourd’hui des progrès considérables. Il existe désormais une réelle volonté d’avancer collectivement.
Pour l’OCDE, la première priorité consiste à renforcer des initiatives comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui constitue un levier essentiel pour stimuler les échanges intra-africains et mieux valoriser les ressources du continent.
De nombreux pays disposent encore d’un potentiel commercial important qui reste sous-exploité en raison de barrières administratives, réglementaires et logistiques.
Il est nécessaire également d’accélérer l’interconnexion du continent à travers les routes, les corridors ferroviaires, les ports et les hubs logistiques. L’expérience internationale montre que l’interconnexion multiplie les opportunités économiques, en favorisant les échanges, les investissements, l’emploi et la croissance.
Les infrastructures numériques jouent un rôle primordial. Les « autoroutes digitales » permettront aux petites et moyennes entreprises africaines d’accéder à de nouveaux marchés et de mieux s’intégrer dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.
L’énergie représente un autre enjeu stratégique majeur. Les nouvelles technologies nécessitent des volumes croissants d’électricité, ce qui rend indispensable le développement de réseaux énergétiques interconnectés. Mais au-delà de l’aspect économique, l’accès à l’énergie constitue également un facteur fondamental de développement humain, contribuant à l’éducation, au soutien des activités économiques et à la transformation des territoires.
Enfin, l’Afrique doit progressivement renforcer ses mécanismes financiers régionaux et développer une véritable interconnexion financière continentale, malgré les défis institutionnels et réglementaires que cela implique.
Je reste profondément optimiste. Les échanges récents avec les partenaires africains témoignent d’une forte volonté de coopération et de transformation.
L’OCDE est prête à accompagner les pays africains à travers des programmes et des solutions adaptés aux besoins spécifiques de chaque pays.