Il suffit parfois d’une image satellite pour réécrire l’histoire
d’une région entière. C’est ce qu’ont accompli des archéologues de
l’université Macquarie (Australie), de l’unité de recherche
française HiSoMA et de l’Académie polonaise des sciences. En
scrutant le désert Atbai, dans l’est du Soudan, ils ont identifié
280 structures circulaires en pierre, dont 260 jusqu’alors
inconnues. Leurs résultats sont publiés dans la revue African Archaeological
Review.
Ces monuments funéraires, baptisés « Atbai Enclosure Burials »
(AEB) par les chercheurs, s’étendent sur près de 1 000 km entre le
Nil nubien et la mer Rouge. Leur diamètre varie de 5 à 82 mètres. À
l’intérieur, des ossements humains et animaux sont parfois
soigneusement disposés autour d’une sépulture centrale. Ces
structures témoignent d’une culture pastorale nomade organisée,
active entre 4500 et 2500 av. J.-C. Donc juste avant l’émergence de
l’Égypte pharaonique.
Des bâtisseurs nomades bien organisés
Vingt de ces structures avaient déjà été repérées par des
missions de terrain, sans jamais être étudiées comme une tradition
régionale cohérente. La télédétection satellitaire change la donne.
Ce qui semblait des cas isolés forme désormais un réseau culturel
sur une vaste étendue désertique.
La construction de ces monuments impliquait un effort collectif
considérable. Les chercheurs estiment que pour un enclos moyen de
60 mètres de circonférence, il fallait l’équivalent de 161 journées
de travail individuel, ou 3,2 jours pour une équipe de 50
personnes. Les monuments ont été classés en plusieurs types.
Certains entièrement fermés, d’autres dotés d’une entrée unique,
certains organisés autour d’une sépulture humaine centrale entourée
de restes animaux. Les datations au carbone et les analyses de
céramique situent donc la majorité des structures entre 4000 et
3000 av. J.-C.
Le bétail, bien rare et symbole de statut
À l’intérieur des enclos fouillés, les archéologues ont retrouvé
des restes humains et bovins mêlés. Le plus grand AEB contenait
jusqu’à 18 sépultures de bovins. Des restes de moutons et chèvres y
figurent aussi, mais le bœuf domine. Des gravures rupestres
représentant des bovins, retrouvées dans la région, confirment leur
importance culturelle.
© Julien Cooper et al.,
2026
Exemples
de différentes traditions internes aux tumulus au sein des
monuments de l’AEB.
Posséder un grand troupeau dans ce désert déjà aride
fonctionnait probablement comme un marqueur de statut social. En
effet, il constituait un bien rare et coûteux à entretenir. Cette
hypothèse expliquerait pourquoi les animaux étaient enterrés aux
côtés de leurs propriétaires. Certains enclos révèlent par ailleurs
des sépultures secondaires disposées autour d’une tombe centrale.
Cela suggère la présence d’un chef ou d’un personnage important.
Les chercheurs y voient l’émergence d’une élite naissante, moins
marquée que dans l’Égypte des pharaons, mais bien réelle.
La fin d’un monde, écrite dans le
sable
La quasi-totalité des AEB se trouve localisée à proximité
d’anciennes sources d’eau : bassins rocheux, lits de rivières
intermittentes, anciens lacs asséchés. La période de construction
coïncide avec la fin de la « Période Humide Africaine ». En
d’autres termes, quand le Sahara s’asséchait sous l’effet du recul
progressif de la mousson estivale.
L’équipe note que la tradition des AEB a peut-être perduré
jusqu’au IIIe millénaire av. J.-C., longtemps après la fin de cette
période humide. Le désert Atbai aurait ainsi offert un refuge
climatique relativement durable. Mais à terme, l’assèchement des
pâturages a contraint ces populations à abandonner leurs troupeaux
bovins. Ils ont dû réduire leur mobilité ou migrer vers le sud et
le Nil.
Ces enclos funéraires s’inscrivent dans un mouvement plus large.
A travers le Sahara central, le Kenya et l’Arabie, l’adoption du
pastoralisme a transformé les sociétés humaines à la même époque.
Ils constituent un prologue méconnu aux grandes civilisations du
Nil. La preuve que cette région n’a pas attendu les pyramides pour
produire une culture complexe. Une urgence assombrit toutefois
cette découverte. L’exploitation minière aurifère non réglementée
détruit actuellement ces monuments. Des structures qui ont survécu
6 000 ans peuvent disparaître en moins d’une semaine.
Source : Julien Cooper et al., “Atbai Enclosure Burials:
Monumentalism, Pastoralism and Environmental Change in the
Mid-Holocene East Nubian Deserts”. African
Archaeological Review (2026).