Finances News Hebdo : Le Maroc a enregistré une hausse de 73% des IDE sur quatre ans. Cette dynamique repose-t-elle sur des fondamentaux structurels solides ou sur une conjonction de facteurs conjoncturels qui pourraient s’inverser rapidement ?
Abdelaaziz Ait Ali : Il faut d’abord replacer l’évolution des IDE au Maroc dans un contexte mondial. Depuis plusieurs années, et bien avant la pandémie, les flux mondiaux d’investissements directs étrangers connaissent une tendance baissière. Cette tendance a commencé à se dessiner avec les tensions commerciales sino-américaines, puis s’est renforcée avec la montée des politiques industrielles nationales et les mesures américaines de soutien à l’investissement sur le territoire américain. Le Maroc n’a pas été totalement épargné par cette évolution. Les IDE nets, c’est-à-dire les recettes d’IDE diminuées des dépenses, ont reculé dans les années récentes, avec un creux observé en 2023, autour de 0,7% du PIB. C’est, à mon sens, la métrique la plus appropriée pour évaluer l’attractivité réelle d’une économie aux yeux des investisseurs étrangers. En 2024 et 2025, la tendance s’est inversée, avec un niveau qui s’est établi autour de 1,3% du PIB. Je ne pense donc pas que le redressement auquel vous faites référence s’agisse simplement d’un mouvement conjoncturel. Nous sommes plutôt face à un nouveau cycle, qui reflète à la fois des facteurs internationaux et des fondamentaux propres au Maroc. Sur le plan international, la reconfiguration des chaînes de valeur, la fragmentation géopolitique et la recherche de plateformes de production plus stables jouent en faveur du Maroc. Sur le plan interne, cette dynamique consacre aussi des réformes structurelles engagées depuis plusieurs années, qui ont fait de l’ouverture économique, commerciale et financière un ancrage de la politique économique du pays.
Un investisseur étranger cherche d’abord un cadre stable, prévisible et transparent. C’est ce que le Maroc offre, notamment en comparaison avec plusieurs pays de la région. Le pays dispose d’une continuité dans ses politiques économiques, ce qui permet aux investisseurs de se projeter. Il bénéficie également d’un cadre de gouvernance économique qui, malgré les défis que nous connaissons, demeure très attentif à l’investissement étranger. Le Maroc dispose aussi d’un accès privilégié à une part importante du marché mondial à travers ses accords commerciaux, avec une position à la porte de l’Europe, de l’Afrique et, dans une certaine mesure, des Etats-Unis. Mais le principal facteur de force, qui commence à être de plus en plus valorisé, est sa posture de neutralité géostratégique. Dans un monde où les blocs se recomposent, notamment autour d’un bloc occidental mené par les Etats-Unis et d’un autre centré autour de la Chine, le Maroc peut jouer un rôle de connecteur. Cela commence à apparaître dans les chiffres, dans les évaluations des institutions internationales et dans nos propres analyses au Policy Center for the New South. Le Maroc est en train de tirer son épingle du jeu dans un contexte international très mouvementé.
F. N. H. : Quels sont les deux ou trois signaux d’alerte que vous surveillez personnellement pour évaluer si cette dynamique tient dans la durée ?
A. A. A. : Le premier élément à suivre de près est la structure de l’investissement. Il ne suffit pas de constater une hausse des IDE; il faut regarder leur origine, leur diversification et leur contribution réelle à la transformation productive. Sur ce point, le Maroc a commencé à relever un défi important ces dernières années, notamment avec la montée en puissance de la Chine, y compris Hong Kong, qui est devenue le 2ème investisseur en 2024 et le 5ème en 2025. Historiquement, la Chine n’était pas aussi présente dans le paysage des IDE au Maroc. Elle voyait plutôt le pays comme un marché. Les choses semblent changer, et le Maroc est de plus en plus perçu comme une plateforme d’investissement et de production. Le deuxième élément est la diversification sectorielle. L’industrie est devenue, depuis un certain temps, le secteur qui attire le plus les investisseurs. C’est un signal important. Le Maroc entre clairement dans une nouvelle phase, notamment avec des investissements de grande taille dans la mobilité électrique. Ce secteur peut conférer au pays un avantage stratégique sur la scène internationale. C’est un secteur d’avenir. Pour la première fois, en Europe, les ventes de voitures électriques ont dépassé celles des voitures à essence. Cela représente un défi majeur pour l’automobile classique, mais cela ouvre aussi une fenêtre d’opportunité pour le Maroc. Le pays est bien parti pour trouver sa place dans le cercle restreint des producteurs liés à la voiture électrique, notamment à travers la production de batteries, qui reste l’une des composantes les plus importantes en matière de valeur ajoutée.
Mais il faudra suivre de près la profondeur de cette insertion : est-ce que le Maroc attire seulement des unités de production, ou est-ce qu’il développe progressivement un écosystème industriel complet ? Le troisième élément, justement, est l’intégration locale. C’est probablement le plus décisif. Les IDE ne doivent pas fonctionner comme des enclaves. Ils doivent irriguer le tissu productif national, créer des liens avec les PME, renforcer les compétences locales et permettre un transfert réel de savoir-faire. C’est à cette condition que l’investissement étranger devient un levier de développement et pas seulement un flux financier. Cela dit, le Maroc peut encore faire mieux. Des pays qui bénéficient d’un positionnement géostratégique comparable arrivent parfois à mieux valoriser leur situation sur la carte mondiale des investissements étrangers. Le Mexique, par exemple, a mieux exploité sa proximité avec les Etats-Unis, même si son modèle est aujourd’hui exposé à l’imprévisibilité de la politique commerciale américaine. Le Maroc a donc des atouts considérables, mais il doit encore renforcer sa capacité à convertir ces atouts en investissements productifs, durables et mieux intégrés localement.
F. N. H. : Dans quelle mesure les tensions commerciales mondiales, notamment les tarifs de Donald Trump, peuvent-elles détourner des IDE prévus au Maroc, en particulier dans le secteur automobile ?
A. A. A. : Les tensions commerciales mondiales introduisent effectivement beaucoup d’incertitude. Le Maroc est concerné, notamment avec les tarifs américains de 10% et les discussions en cours avec les États-Unis autour de nouveaux termes de l’accord de libreéchange. Le secteur automobile est naturellement au centre de ces négociations, compte tenu de son importance dans la trajectoire industrielle du pays. Mais il faut garder une lecture nuancée. Le Maroc n’est pas exclusivement adossé au marché américain. Son principal ancrage reste européen. L’Union européenne offre un cadre plus prévisible, et le Maroc a construit avec elle un capital économique, industriel et institutionnel de longue date. Ce sont d’ailleurs les entreprises françaises et espagnoles qui continuent d’occuper une place importante parmi les investisseurs au Maroc, avec une grande partie de leurs activités orientées vers l’exportation, notamment vers le marché européen. La politique commerciale américaine introduit néanmoins une incertitude structurelle. Elle finit nécessairement par affecter les mouvements internationaux de capitaux, et donc, directement ou indirectement, le Maroc. Mais je pense que le Royaume reste l’une des économies les plus résilientes de la région face à ces recompositions. Il peut même, dans certains cas, en tirer parti, à condition de consolider son positionnement comme plateforme stable, compétitive et capable de servir plusieurs marchés. L’enjeu n’est pas seulement tarifaire. Il est aussi réglementaire, logistique et industriel. Le Maroc doit continuer à sécuriser ses débouchés, à renforcer sa compétitivité, à anticiper les règles d’origine et à s’adapter aux nouvelles exigences environnementales et industrielles des grands marchés. Dans un monde plus incertain, la valeur d’un pays comme le Maroc réside précisément dans sa capacité à offrir de la stabilité et de la visibilité.
F. N. H. : La concentration des IDE au Maroc, notamment dans l’automobile et l’aéronautique, est-elle une force ou une vulnérabilité ? Que se passerait-il si l’un de ces secteurs décrochait ?
A. A. A. : Je suis d’accord pour dire que le secteur automobile tire fortement les IDE ces dernières années. Il représente à peu près 40% des investissements dans le secteur manufacturier en 2024 et 2025, mais seulement 15% du total des investissements nets sur la même période. Cela signifie qu’il ne faut pas surestimer la dépendance globale de l’économie marocaine à ce seul secteur. Les activités immobilières attirent, sur la même période, davantage d’investissements en valeur totale. Le Maroc reste l’une des économies les plus diversifiées de la région, et cela commence effectivement à se refléter dans la structure des investissements. Les IDE se répartissent entre plusieurs secteurs : automobile, chimie, hôtellerie, énergies renouvelables, aéronautique, tourisme, services en général et immobilier. Le fait d’attirer davantage d’investissements dans un secteur aussi porteur que l’automobile est donc plutôt un signe positif. Je ne le vois pas comme un signe de dépendance ou de vulnérabilité immédiate. Au contraire, cela conforte les choix stratégiques du pays et son intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales. L’automobile et l’aéronautique sont des secteurs exigeants. Ils imposent des standards élevés en matière de qualité, de logistique, de formation et de discipline industrielle. Leur présence contribue à transformer la base productive du pays au-delà des secteurs eux-mêmes. C’est précisément ce type de secteurs qui peut permettre au Maroc de franchir de nouvelles étapes dans son développement industriel. Pour mettre en valeur la résilience de l’économie marocaine face au flux des investissements étrangers, je reviens à 2019 avec l’exemple de Bombardier qui est intéressant.
La décision à l’époque de Bombardier de vendre son usine à un autre investisseur avait fait couler beaucoup d’encre et avait laissé penser que le Maroc pouvait perdre son positionnement dans l’aéronautique. Ce n’est pas ce qui s’est produit. Bombardier, comme d’autres opérateurs internationaux, peut revoir sa stratégie mondiale et réallouer ses activités. Ce type de mouvement fait partie de la vie normale des multinationales. Ce qui compte, c’est que l’écosystème marocain demeure attractif et que d’autres entreprises continuent de maintenir, voire de renforcer, leur intérêt pour le pays. La profondeur de l’écosystème est donc plus importante que la présence ou le départ d’un acteur particulier. Si les compétences, les fournisseurs, les infrastructures et les opérateurs restent, le pays conserve son avantage. Sur la question du capital national, la nouvelle Charte de l’investissement apporte une réponse importante. Elle ne se limite pas à l’investissement étranger. Elle replace l’investissement privé national au cœur du modèle de croissance. C’est un point essentiel, parce que la résilience du modèle productif marocain ne peut pas dépendre uniquement des investisseurs étrangers. Elle dépend aussi de la capacité des investisseurs nationaux à entrer dans les secteurs productifs, à co-investir, à former des joint-ventures, à absorber la technologie et à développer progressivement leurs propres capacités industrielles. Je comprends bien que certains secteurs de pointe exigent une expertise que tous les investisseurs nationaux ne possèdent pas encore. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut encourager les stratégies de partenariat entre investisseurs marocains et étrangers. Les joint-ventures peuvent devenir un levier de transfert technologique, d’apprentissage industriel et d’appropriation locale. C’est une façon concrète de renforcer la résilience du Maroc face aux fluctuations des investissements étrangers.
F. N. H. : Dans dix ans, le Maroc sera-t-il un pays qui aura transformé ses IDE en richesse partagée, ou un pays qui aura accueilli des capitaux étrangers sans en retenir suffisamment la valeur ?
A. A. A. : C’est une question extrêmement pertinente. La finalité de l’attractivité n’est pas d’attirer les IDE pour eux-mêmes. Les IDE sont un moyen, pas une fin. Ils doivent être un vecteur de croissance, de création de richesse, de transfert de savoir-faire et de montée en gamme productive. Ils doivent permettre au pays de franchir de nouveaux paliers de développement. Le Maroc a globalement relevé le défi de l’attraction, même s’il existe encore un potentiel pour faire mieux. Le défi central, désormais, est de maximiser l’impact de ces investissements. Autrement dit, comment faire en sorte que les IDE ne se limitent pas à des flux de capitaux, mais deviennent un levier de transformation économique ? Comment retenir davantage de valeur ? Comment intégrer davantage les PME ? Comment créer plus d’emplois qualifiés ? Comment faire monter les compétences ? Comment renforcer l’appropriation technologique ? C’est dans ce cadre que je trouve utile de rappeler les enseignements du rapport de la Banque mondiale sur la croissance et emploi, et qui a fait l’objet d’une présentation au Policy Center for the New South.
Ce rapport ne parle pas uniquement de croissance au sens macroéconomique. Il pose une question plus fondamentale : comment transformer les atouts du Maroc en croissance plus forte, plus inclusive et plus créatrice d’emplois ? Il s’inscrit d’ailleurs dans la continuité des ambitions du Nouveau modèle de développement, qui insiste lui aussi sur la transformation structurelle de l’économie, le rôle moteur de l’investissement privé et la nécessité de construire une économie productive, créatrice de richesse et d’emplois de qualité. Parmi les leviers mis en avant, quatre me semblent particulièrement importants dans le débat sur les IDE. Le premier est l’investissement public. Le Maroc a beaucoup investi dans ses infrastructures, et cela a été déterminant pour son attractivité. Mais l’enjeu aujourd’hui est de renforcer encore l’impact de l’investissement public sur l’investissement privé.
L’investissement public doit davantage jouer un rôle d’entraînement : ouvrir des marchés, améliorer la connectivité, réduire les coûts logistiques, faciliter l’accès au foncier industriel et soutenir les écosystèmes productifs. Ce n’est pas seulement le volume d’investissement public qui compte, mais sa capacité à générer de l’investissement privé et de la productivité. Le deuxième levier est la concurrence. Une économie plus concurrentielle est une économie où les entreprises performantes peuvent croître, où les nouveaux entrants peuvent accéder au marché et où les rentes sont progressivement réduites. C’est essentiel pour que les IDE aient un effet d’entraînement réel. Si les marchés restent insuffisamment concurrentiels, l’investissement étranger peut coexister avec un tissu local peu dynamique. En revanche, lorsque la concurrence fonctionne mieux, les entreprises locales sont incitées à monter en qualité, à innover et à s’intégrer dans les chaînes de valeur. Le troisième levier est la formation. Les IDE de nouvelle génération, notamment dans l’automobile électrique, les batteries, l’aéronautique ou les énergies renouvelables, exigent des compétences de plus en plus spécialisées. Le Maroc ne pourra retenir davantage de valeur que s’il dispose d’une main-d’œuvre formée, adaptable et capable d’accompagner la montée en gamme industrielle.
Le quatrième levier est l’intégration des PME. C’est un point décisif. Les IDE ne produisent pas le même effet selon qu’ils s’implantent dans un écosystème dense ou dans un environnement où les fournisseurs locaux restent faibles. Pour que les IDE deviennent un moteur de richesse partagée, il faut que les PME marocaines puissent accéder aux chaînes de valeur, répondre aux standards des grands donneurs d’ordre, bénéficier de transferts de savoir-faire et monter progressivement en compétence. Sans cette intégration, l’impact des IDE restera partiel. Je reviens ici à un point que j’ai déjà mentionné, et que je répète volontairement : l’appropriation de la technologie reste un élément clé. Je me répète, mais c’est important. Le transfert technologique ne se décrète pas. Il suppose une base locale capable d’apprendre, d’absorber, d’adapter et, à terme, de produire par elle-même. C’est là que se joue la différence entre un pays qui accueille des capitaux étrangers et un pays qui transforme ces capitaux en capacités productives nationales. Dans dix ans, le Maroc peut être un pays qui aura transformé les IDE en richesse partagée. Mais cela dépendra de sa capacité à passer d’une logique d’attraction à une logique d’appropriation. Le contexte change, mais la boussole doit rester la même : transformer l’attractivité en développement durable et partagé, en agissant sur l’investissement public, la concurrence, la formation, l’intégration des PME et l’appropriation de la technologie. Je suis optimiste par conviction, mais vigilant par obligation.