Des décennies durant, l’économie angolaise s’est résumée à une seule matière première : le pétrole. Deuxième producteur africain de brut, le pays a vécu au rythme des cours mondiaux, offrant un cas d’école du syndrome hollandais, ce concept économique qui décrit les effets pervers d’une rente sur une économie. Les pétrodollars alimentaient en effet une dépendance aux importations : l’Angola extrayait des richesses du sous-sol tout en achetant à l’étranger l’essentiel de ce qu’il consommait.
Des transformations rapides n’en étaient pas moins à l’œuvre. En marge de l’Africa CEO Forum de Kigali, José de Lima Massano, ministre d’État chargé de la Coordination économique, a ainsi annoncé que l’agriculture dépassait désormais le pétrole dans la contribution au PIB – un basculement qui inverse des décennies de logique économique. « Même en Angola, quand on annonce que l’agriculture est désormais numéro un, les gens sont stupéfaits, confie José de Lima Massano. Ils demandent : mais que se passe-t-il ? »
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De 14 % à 25 % du PIB en une décennie
Une grande partie de la réponse à cette question réside dans le lent démantèlement des vulnérabilités de l’État pétrolier. Les chiffres sont éloquents : il y a dix ans, l’agriculture représentait à peine 14 % du PIB. Ce chiffre s’élève aujourd’hui à environ 25 %. Le pétrole, longtemps poids lourd de l’économie, est tombé à quelque 15 %.
Si le brut reste vital – il demeure la principale source de devises étrangères – il n’est plus le moteur principal de la production intérieure. Ce rééquilibrage n’est pas le simple fait d’une production pétrolière en recul. Depuis l’arrivée au pouvoir de João Lourenço en 2017 – et plus encore depuis sa réélection en 2022 –, le Plan national de développement quinquennal a érigé la sécurité alimentaire en priorité quasi régalienne.
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« Nous considérons la sécurité alimentaire comme un élément de notre souveraineté, dit José de Lima Massano. L’Angola importait beaucoup, et importe encore. Mais la production locale monte en puissance. C’est visible. Allez dans n’importe quel marché en Angola : vous verrez de la production locale. »
Les importations alimentaires en recul de 30 %
Selon les chiffres récents de la Banque nationale d’Angola, les importations alimentaires ont reculé de plus de 30 % sur les douze derniers mois. Cette baisse ne s’est pas traduite par des pénuries. L’offre locale a commencé à combler le vide, et l’inflation se modère.
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Pour les Angolais, le marché commence à se stabiliser. L’alimentation pèse de manière inhabituelle dans l’indice des prix à la consommation – environ 60 % du panier. L’inflation reste à deux chiffres, autour de 13 %, mais elle recule régulièrement après les à-coups douloureux des dernières années. Si la trajectoire macroéconomique actuelle se maintient dans les prochains mois, José de Lima Massano estime que l’inflation pourrait passer sous la barre des 10 % d’ici à la fin 2026.
Ce virage est aussi le résultat d’une stratégie sociale. « C’est le secteur de notre économie qui mobilise le plus d’Angolais », souligne le ministre, rappelant que plus de trois millions de familles dépendent de l’agriculture. En orientant les ressources publiques vers ce secteur – soutien agronomique, crédit, outils d’amélioration de la productivité –, le gouvernement entend faire de l’agriculture un levier de hausse des revenus ruraux et de renforcement du tissu communautaire.
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L’augmentation des cours du pétrole, un revenu fiscal inattendu
Cette diversification survient dans un contexte d’instabilité mondiale. La guerre au Moyen-Orient a fait bondir les cours du brut. Pour l’Angola qui avait bâti son budget 2026 sur une hypothèse prudente de 61 dollars le baril, la remontée des prix offre une marge de manœuvre fiscale imprévue.
Ce genre d’aubaine pétrolière a souvent été utilisée pour financer de nouvelles dépenses intérieures ou de nouveaux emprunts. José de Lima Massano assure que cette fois sera différente. Le gouvernement travaille désormais sur une moyenne de 80 dollars le baril pour l’année, et entend affecter les recettes supplémentaires à un seul objectif : réduire ses besoins de financement.
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« Pour le budget 2026, nous avions prévu de lever 15 milliards de dollars sur les marchés, explique José de Lima Massano. Avec ce que nous faisons, le besoin d’emprunt devrait diminuer d’environ 3,6 milliards de dollars. Les liquidités générées par la hausse des prix serviront à réduire notre recours à l’emprunt. »
En évitant les coûteux marchés internationaux de capitaux et en contenant les dépenses dans les limites du budget existant, Luanda entend maintenir sa dette nettement en dessous de 50 % du PIB. Un déficit budgétaire plus resserré devrait également envoyer aux investisseurs un signal de crédibilité.
L’épineux dossier des subventions
Mais la manne pétrolière actuelle a ses revers. Si les prix du brut plus élevés soulagent le Trésor, ils n’immunisent pas le pays contre la hausse des coûts de transport, l’augmentation des primes d’assurance ou le renchérissement des intrants importés, engrais en tête. Pour réduire cette exposition, José de Lima Massano évoque le lancement d’une grande usine d’engrais à capitaux entièrement angolais, destinée à donner au pays une plus grande maîtrise des intrants nécessaires à son effort agricole.
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L’Angola est aussi confronté à un paradoxe coûteux : grand producteur de brut, il manque de capacités de raffinage pour couvrir sa demande intérieure. Il doit donc importer des produits raffinés – diesel et essence –, que l’État subventionne massivement. Le gouvernement s’est engagé à réduire cette charge de 40 % dans le budget 2026.
Interrogé sur la crainte d’une grogne populaire provoquée par des réductions de subventions, José de Lima Massano se montre prudent : « Nous continuons d’observer, d’examiner en interne les meilleures options dont nous disposons avant de prendre des mesures concrètes. » Des mesures ont été ajournées, précise-t-il, jusqu’à ce que le gouvernement ait la certitude que les filets de protection sociale pourront pleinement protéger les populations vulnérables.
L’emblématique Corridor de Lobito
Si l’agriculture est le moteur de la diversification, les infrastructures en sont le socle. Aucun projet n’est plus emblématique que le Corridor de Lobito, cette liaison ferroviaire soutenue par les Occidentaux qui relie les zones minières du cœur de l’Afrique – RDC et Zambie – au port atlantique de Lobito.
En dehors de l’Angola, le corridor est souvent perçu sous un prisme géopolitique : un moyen d’acheminer des minéraux critiques hors d’Afrique centrale sans dépendre de routes dominées par la Chine ou l’Afrique du Sud. La grille de lecture de José de Lima Massano est différente. Pour ce dernier, l’enjeu est avant tout de s’assurer que le projet ne transforme pas l’Angola en un simple pays de transit.
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La stratégie de Luanda consiste donc à adosser la logistique du corridor à un développement industriel local. « Le long du corridor, du côté angolais, nous concevons notre stratégie pour que les communautés riveraines tirent de réels bénéfices des investissements », dit José de Lima Massano. L’État déploie ainsi trois à quatre plateformes logistiques, accompagnées de zones spécialisées dans la transformation alimentaire.
La première est déjà en chantier dans la province de Huambo, où la plateforme logistique de Caála se développe avec des partenaires européens. José de Lima Massano table sur la mise en place du réseau complet d’ici deux à trois ans. Objectif : créer des zones économiques dédiées où les communautés agricoles pourront mutualiser leurs récoltes, transformer les produits bruts, développer des capacités agro-industrielles et accéder aux marchés régionaux d’exportation.
7,2 % de croissance au dernier trimestre 2025
L’économie non-pétrolière de l’Angola a progressé de plus de 5 % au cours des deux dernières années, soit sa plus forte expansion en une décennie. La croissance s’est accélérée à 7,2 % au dernier trimestre 2025. Les chiffres gouvernementaux indiquent que cette dynamique a contribué à ramener le chômage à un peu moins de 20 %.
Alors que le Plan national de développement arrive à échéance en 2027, José de Lima Massano, ancien gouverneur de la Banque centrale, reconnaît que le changement structurel se mesure en décennies et pas en trimestres. L’insécurité alimentaire a été presque réduite de moitié sur les dix dernières années, selon les évaluations internes du gouvernement. Mais les défis les plus profonds – réduire la pauvreté et créer des emplois de qualité – restent considérables.
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Pour le ministre, la prochaine phase dépend du maintien du cap : réforme institutionnelle, amélioration du climat des affaires, davantage d’investissements directs étrangers, développement rural. L’organisation à Luanda du Sommet africain de l’industrie financière en novembre s’inscrit dans cet effort global d’attirer des capitaux.
« Mettre en place un ensemble de politiques, mener des réformes et améliorer l’environnement des affaires n’a de sens qu’à condition d’améliorer, au bout du compte, les conditions de vie de nos citoyens, conclut-il. Le chômage baisse, l’inflation recule, les investissements privés augmentent. Ce sont de bons signes qui nous indiquent que nous allons dans la bonne direction et nous devons persévérer pour montrer que nous tenons nos promesses. »
L’éco du jour.