La consommation de viande a joué un rôle central dans
l’évolution humaine, notamment en fournissant des apports
énergétiques essentiels. Pourtant, les modalités d’accès à cette
ressource restent difficiles à reconstituer. En examinant le régime
carné des premiers humains, les scientifiques cherchent à
déterminer si nos ancêtres étaient avant tout chasseurs ou
charognards.
Une lecture fine des marques sur les ossements du Koobi
Fora
Francis Forrest, anthropologue à l’université Fairfield, s’est
penché sur un assemblage vieux de 1,6 million d’années. Le site se
situe sur les rives de l’ancien lac Turkana, dans le nord du Kenya.
Pour chaque os, l’équipe a croisé cinq types d’indices. Elle a
relevé les coupures laissées par les outils en pierre, les
fractures liées à l’extraction de la moelle et les morsures de
carnivores. Elle a aussi pris en compte les parties du squelette
conservées, celles qui manquent et le degré de fragmentation des
restes.
Les os appartiennent surtout à des bovidés et à
des hippopotames, ce qui suggère des proies de grande taille.
De leur côté, les outils sont taillés dans le quartz et la
calcédoine, deux roches cristallines présentes autour du site. Les
chercheurs ont également comparé cet assemblage à d’autres
fossiles, issus d’époques et de régions différentes. Le but était
de voir si une même logique se retrouvait ailleurs. L’étude dépasse
ainsi le seul cadre de ce site kényan.
© Carmen Cañizares
Facteurs
influençant le comportement de charognage chez les humains.
Le régime carné des premiers humains, plus subtil qu’on ne
croyait
Les hominidés du Koobi Fora arrivaient sur les carcasses alors
qu’il y restait beaucoup de viande. Ils n’attendaient donc pas que
les autres prédateurs aient fini leur repas. Les morceaux les plus
charnus partaient ailleurs pour être traités, sans doute à l’abri
des concurrents. Une fois la chair prélevée,
les hominidés ouvraient les os pour atteindre la moelle, riche
en graisse et en calories essentielles à un cerveau gourmand.
Quelques os portent toutefois des coupures humaines très
éparses. Sur ces pièces, l’équipe lit la signature d’un charognage
de fin de cycle, au moment où les carcasses sont presque épuisées.
Le constat valide enfin un débat ouvert depuis 50 ans dans
l’anthropologie. Les
premiers Homo n’ont pas choisi entre chasser et charogner. Ils
ont alterné selon les opportunités, comme le ferait n’importe quel
grand carnivore moderne.
Une mosaïque d’adaptations qui forge le
genre Homo
L’analyse vient donc bousculer le récit dominant qui opposait
l’homme chasseur à l’homme charognard. Les hominidés combinaient
les deux. Cette flexibilité prolonge une vaste panoplie
d’adaptations bien identifiées. L’estomac humain est très acide, ce
qui détruit les pathogènes des viandes en décomposition. La marche
debout, le travail collectif et la taille d’outils complètent un
arsenal taillé pour la viande.
L’étude propose désormais d’envisager les premiers Homo comme
des opportunistes capables d’adapter leur
quête de nourriture au contexte. Cette plasticité
comportementale pourrait être l’un des traits qui ont rendu notre
lignée si robuste face aux changements. Forrest prévoit une
nouvelle publication sur la formation même de l’assemblage de Koobi
Fora. La prochaine étape consistera à corréler la taille des
proies, leur habitat et leur vulnérabilité avec les techniques
utilisées par les hominidés.