[Article initialement publié le 25 novembre
2025]

Depuis plusieurs années, l’Europe cherche à affirmer sa
souveraineté dans le domaine spatial, au-delà de son rôle de
partenaire dans les grands programmes internationaux. Alors que la
NASA accélère son retour vers la Lune avec Artemis, l’Agence
spatiale européenne concrétise une ambition plus autonome :
disposer de ses propres moyens pour livrer du matériel, des
instruments et, à terme, des infrastructures sur le sol lunaire.
C’est dans cette logique stratégique qu’est né le projet Argonaut,
un programme de transport spatial lunaire conçu pour servir
différents types de missions, de la science à la
logistique.

Le 20 novembre 2025, l’ESA et ses partenaires
industriels ont officiellement présenté le consortium chargé de
développer ce module de descente. Cette étape marque un tournant :
pour la première fois, l’Europe met en œuvre les conditions
industrielles d’un accès indépendant à la Lune, avec des
technologies conçues et assemblées sur son territoire. La date de
la première mission du module lunaire Argonaut est actuellement
prévue à partir des années 2030.

Une volonté stratégique d’autonomie lunaire

Longtemps dépendante des capacités américaines ou russes pour
ses ambitions lunaires, l’Europe spatialise aujourd’hui une volonté
politique claire : disposer de ses propres moyens pour atteindre et
opérer sur la Lune. Le programme Argonaut incarne cette ambition.
Lancé par l’ESA, il s’inscrit dans une dynamique qui dépasse le
cadre scientifique. Il s’agit d’un outil stratégique pour
l’autonomie spatiale européenne.

Selon Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, « il est
essentiel pour l’Europe de maîtriser l’ensemble de la chaîne
d’accès à la Lune, y compris les phases de descente et
d’atterrissage ». Cette maîtrise est devenue une nécessité
dans le contexte actuel où l’espace redevient un espace de rivalité
entre puissances. Le programme Argonaut ne se limite pas à un
simple alunisseur. Il vise à créer une capacité régulière de
livraison de fret et d’équipements scientifiques, directement
depuis l’Europe, sans intermédiaire.

L’Argonaut se voit aussi conçu pour répondre aux nouveaux
objectifs du programme Artemis, dont l’Europe est partenaire à
travers la contribution au module de service d’Orion. Mais l’enjeu
va au-delà : renforcer une présence durable sur le sol lunaire et
tester des technologies utiles à terme pour Mars. Cette
indépendance opérationnelle se veut aussi économique. L’ESA prévoit
que les futures missions lunaires généreront un nouveau marché,
avec des opportunités pour les entreprises européennes, de
l’aérospatial aux start-ups des technologies embarquées.

Le lancement industriel d’Argonaut traduit donc une stratégie.
Ne pas rater le prochain cycle spatial et garantir à l’Europe un
rôle clé dans la prochaine décennie lunaire.

Pourquoi viser la Lune ?

Lors de la conférence, Daniel Neuenschwander a rappelé que la
Lune constitue à la fois un laboratoire scientifique, un banc
d’essai technologique, un terrain géopolitique, et un tremplin
stratégique vers Mars. Scientifiquement, la Lune est un fragment
préservé de la Terre primitive. Étudier son sol et ses couches
géologiques, notamment à travers des missions de forage ou
d’analyse in situ, peut permettre de mieux comprendre l’évolution
de notre planète. Sur le plan technologique, elle permet de tester
des interactions complexes entre systèmes automatisés,
intelligences artificielles, et interfaces machine-humain, dans des
conditions extrêmes qui bénéficieront ensuite aux technologies
terrestres (automatisation, gestion d’énergie, robotique
coopérative).

L’exploitation de ressources locales comme le régolithe ou l’eau
gelée pourrait aussi, à long terme, alimenter une production
d’énergie renouvelable ou de matériaux directement sur place. En
toile de fond, la course à la Lune est aussi devenue un enjeu
politique majeur, avec la Chine et les États-Unis qui veulent y
établir une présence durable. Pour Neuenschwander, l’Europe ne peut
rester à l’écart, même sur le plan scientifique, sous peine de
dépendre des autres puissances pour accéder aux ressources et
données. Enfin, la Lune sert d’étape préparatoire vers Mars :
toutes les technologies, logistiques et capacités humaines qui y
seront testées formeront la base des futures missions
interplanétaires.

Une organisation industrielle structurée et complémentaire

Le consortium présenté le 20 novembre 2025 par l’ESA et Thales
Alenia Space repose sur une architecture industrielle bien définie.
Chaque partenaire apporte une expertise technique spécifique, dans
une logique de complémentarité géographique et fonctionnelle.
Thales Alenia Space Italie joue le rôle de maître d’œuvre et
intégrateur du système. Elle assure la définition de l’architecture
globale du module de descente lunaire (LDE), ainsi que son
intégration, ses essais et sa validation finale.

Thales Alenia Space France se trouve responsable de l’ensemble
du sous-système de gestion des données. Il comprend les
calculateurs embarqués, et les logiciels critiques. Ces éléments
doivent pouvoir réagir instantanément pendant les phases sensibles,
comme l’atterrissage, tout en étant doublés par des systèmes de
secours capables de prendre le relais en cas de défaillance. La
filiale britannique se concentre sur le développement du
sous-système de propulsion, y compris les réservoirs de carburant
et les propulseurs, essentiels pour assurer les manœuvres orbitales
et l’alunissage en douceur.

OHB System AG, en Allemagne, prend en charge les systèmes de
navigation, de contrôle (GNC), d’alimentation électrique et de
télécommunications. L’entreprise fournit également des composants
comme les panneaux solaires, les batteries et les transpondeurs.
Enfin, la société norvégienne Nammo fournit le moteur principal du
module, un élément essentiel dont la performance déterminera la
précision et la sécurité de l’atterrissage. Rob Selby,
vice-président de Nammo Space, a insisté sur la robustesse de son
moteur. « Plus on pousse la technologie dans ses retranchements
pendant les tests, mieux on comprend ses failles. C’est ainsi qu’on
bâtit la fiabilité ».

Ce découpage permet à chaque partenaire de se concentrer sur ses
domaines d’excellence. Cette structure multisite reflète une
volonté européenne de souveraineté industrielle, basée sur des
coopérations consolidées depuis des décennies dans le spatial.

Un module technique, modulaire et préparé pour la présence
humaine

Le module lunaire européen Argonaut repose sur une architecture
tripartite : le Lunar Descent Element (LDE), la plateforme cargo et
la charge utile personnalisée. Le LDE assure la descente et
l’atterrissage sur la surface lunaire. Tandis que la plateforme
permet de transporter une grande diversité de matériels. Il peut
s’agir de charges scientifiques, de rovers, de systèmes de
production d’oxygène ou encore de démonstrateurs de technologies
lunaires.

La capacité d’emport du module s’élève à 1,5 tonne, un seuil qui
permet de soutenir des missions complexes ou répétées. Le système
de propulsion, conçu par Nammo, repose sur des moteurs à ergols
liquides. Il offre une poussée modulable et une grande précision
d’atterrissage, même dans des zones polaires. Les systèmes de
navigation, assurés par OHB, intègrent des capteurs LIDAR, des
caméras de descente, des gyroscopes et des transpondeurs. Thales
Alenia Space France développe l’ensemble des logiciels de commande
de bord. Le module est alimenté par panneaux solaires repliables et
des batteries haute densité.

Cette modularité a été pensée pour répondre à différents
scénarios lunaires. Lors de la conférence, l’astronaute Matthias
Maurer a comparé Argonaut à un conteneur logistique d’expédition
antarctique. « Ce type de module peut servir à ravitailler,
mais aussi comme abri temporaire d’urgence ».

Il ajoute que les entraînements menés à Cologne préparent les
astronautes à utiliser le module comme base avancée temporaire.
Notamment dans l’objectif de construire une présence humaine
durable sur la Lune. Cette vision rend Argonaut central dans
l’architecture européenne d’exploration lunaire.

Une préparation concrète à l’après-ISS
et au futur spatial

Argonaut s’inscrit dans un basculement plus large du spatial
européen. La Station spatiale internationale (ISS) approche de la
fin de son exploitation. De fait, l’ESA redéfinit ses priorités
autour de missions d’exploration lointaine et de nouvelles
infrastructures orbitales. Le module lunaire européen constitue une
brique dans un écosystème spatial qui évolue vers plus d’autonomie,
de transport orbital et de retour de charges utiles depuis la
Lune.

Thales Alenia Space, déjà fournisseur de près de 50 % des
modules pressurisés de l’ISS, capitalise sur son savoir-faire pour
anticiper les prochains besoins. La société est également impliquée
dans le développement du module de service européen de la capsule
Orion, dans le cadre d’Artemis. Argonaut bénéficie ainsi d’un
transfert de technologies, mais aussi d’un retour d’expérience
opérationnel précieux. En particulier sur les questions
d’assemblage et d’endurance des systèmes.

Le LDE est pensé comme un démonstrateur pour les futures
missions de retour automatique d’échantillons lunaires, voire
martiens. Il intègre des solutions de transport qui préfigurent les
futurs modules de logistique en orbite basse (LEO), destinés à
desservir des stations privées ou des plateformes orbitales
nouvelles générations.

L’enjeu se révèle aussi industriel : structurer un tissu
européen capable de répondre aux appels d’offres futurs de la NASA
ou d’autres agences. Comme le souligne Hervé Derrey, PDG de Thales
Alenia Space, « notre rôle est d’anticiper les modèles
économiques post-ISS et de préparer les outils pour qu’un jour
l’Europe transporte aussi des équipages ».

Argonaut ne constitue donc pas uniquement un atterrisseur. Il
s’agit d’une rampe vers un futur spatial européen plus souverain,
plus intégré et plus ambitieux.