Le Maroc face à l’éclipse royale : qui tient les rênes du pouvoir ?

« Le Maroc est un grand pays d’élevage où le cheptel ovin (mouton et chèvres, NdlR) a deux finalités : répondre aux besoins de la fête de l’Aïd d’abord et, accessoirement, constituer un investissement et un capital sur pied pour toutes les familles rurales qui ne disposent que rarement d’un compte en banque », explique Mohamed Taher Sraïri, enseignant chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, à Rabat. Chaque année pas moins de 6 millions de jeunes moutons mâles sont ainsi sacrifiés dans le Royaume pour 9,2 millions de ménages.

Pour les Marocains, « l’annulation » du sacrifice, c’est un peu comme passer Noël sans cadeaux ni messe de minuit. C’est donc le soulagement, mais aussi la consternation : la spéculation a fait exploser les prix. Répondre au devoir religieux devient chaque année plus difficile.

Chiffres minimisés

Afin de dissiper les incertitudes persistantes, l’État a finalement décidé, l’été dernier, de procéder à un comptage précis des troupeaux qui n’omet aucune tête de bétail. Celui-ci a révélé que le Maroc comptait bien assez de moutons – 23,5 millions de moutons et de chèvres – pour subvenir aux besoins de la fête en 2025. « Je n’ai pas le chiffre exact en tête, mais je crois que le cheptel avoisine 40 millions de têtes », a même déclaré pudiquement le Premier ministre et ancien ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, lors du Siam 2026, huit mois plus tard. Un niveau inédit, jamais atteint au Maroc.

Alors pourquoi a-t-on cru qu’il manquait de moutons en 2025 ? D’une part, le nombre de têtes de bétail était jusqu’alors évalué par le ministère de l’Agriculture en fonction des déclarations faites par les éleveurs. Or le Maroc ne compte pas majoritairement des grands élevages, mais plutôt un nombre infini de tout petits élevages disséminés sur tout son territoire qui ne se déclarent jamais. D’autre part, les grands éleveurs, pour échapper aux impôts et justifier la hausse des prix ont eu tendance à minimiser la taille de leurs troupeaux. Plusieurs années de sécheresse successives ont crédibilisé leurs chiffres : quand l’herbe manque sur les pâturages, les éleveurs ont tendance à vendre des brebis car le coût du fourrage est trop élevé.

« Le Maroc est clairement dans le viseur d’acteurs hostiles, probablement bien organisés »Prix explosifs

« Les autorités en charge de la paix sociale se sont retrouvées avec la conviction qu’il n’y avait pas assez de moutons par rapport à la demande prédite et qu’ils seraient donc hors de prix pour la majorité des ménages urbains », résume Mohamed Taher Sraïri. Le Roi n’a ainsi pas seulement « annulé l’Aïd », des aides ont également été accordées. « Le gouvernement a débloqué 13 milliards de dirhams (1,21 milliard d’euros) sous forme d’aide directe aux éleveurs. Quatre cents dirhams ont été accordés par brebis reproductrice. Cent dirhams à l’automne 2025 et 300 dirhams, en avril 2026, pour décider les éleveurs à garder leurs femelles », explique Saïd Chatibi, DG de l’Association nationale des ovins et caprins.

Problème, l’effet cliquet qui veut que les prix puissent monter mais pas baisser semble jouer à plein. L’abondance de l’offre n’a pas fait baisser les prix. Aujourd’hui, alors que la deuxième tranche des aides a été versée et qu’il est possible de vendre non seulement les agneaux mâles, mais également les brebis, les prix restent prohibitifs. « Les moutons qui sont vendus pour l’Aïd seront âgés de 12 à 15 mois. Ils ont donc été élevés pendant la sécheresse, quand les aliments étaient chers. Ils n’ont pas réellement pu bénéficier des pluies abondantes du printemps 2026 car plusieurs mois avant l’Aïd, les animaux destinés au sacrifice sont gardés à l’intérieur et nourris avec des aliments composés pour les engraisser », explique Saïd Chatibi.

Un « impératif social »

Face à la hausse des prix, Aziz Akhannouch a déclaré le 21 avril devant la Chambre des représentants que « les éleveurs qui tardent encore à sortir sur le marché ont tort […] Ceux qui entreront plus tard verront les prix baisser pour leurs produits. » Le sujet est tellement sensible que ces propos ont immédiatement fait polémique car le chef du gouvernement y donnait l’impression de défendre l’intérêt des éleveurs contre celui des consommateurs. Le 18 mai, Aziz Akhannouch a finalement pris un arrêté pour tenter d’encadrer la vente des moutons et éviter la spéculation.

Avec un prix de la viande de mouton chez le boucher à 180 dirhams (17 euros) le kilo environ, le prix d’un mouton moyen de 60 kilos dépasse à présent les 5 400 dirhams (505 euros) sur les marchés urbains. Un coût exorbitant pour la plupart des familles. Le salaire minimum s’établit en effet à seulement 3 400 dirhams (318 euros) par mois, au Maroc, et la moitié des ménages du pays ont un revenu mensuel inférieur à 5133 dirhams (480 euros), selon le HCP, l’équivalent marocain de Statbel.

Le Maroc face à l’éclipse royale : qui tient les rênes du pouvoir ?

Interrogé par MarocHebdo, Ahmed, 42 ans, ouvrier dans une usine de textile à Casablanca, témoigne ainsi : « Si je n’achète pas le mouton, mes enfants me regarderont avec honte, et les voisins diront que je suis un raté. » Il a donc contracté un crédit de 6000 dirhams (560 euros) remboursables en dix mois avec intérêts. « C’est l’impératif social qui me pousse. L’Aïd, c’est la fête où toute la famille se réunit. Ne rien faire, c’est s’exclure », explique-t-il.