Il y a des absences qui ne s’apprennent jamais. Des absences qui traversent les décennies sans perdre de leur poids, sans s’adoucir, sans consentir au silence. En Algérie, les disparitions forcées de la décennie noire demeurent l’une des blessures les plus profondes et les plus niées de l’histoire contemporaine du pays. Dans les années 1990, au cœur d’une guerre civile qui a ravagé la société algérienne, des milliers de femmes et d’hommes ont été arrêtés, emmenés, puis engloutis dans un vide sans tombe, sans vérité et sans retour.

Derrière chaque disparu, il y eut une mère qui attendit jusqu’à l’épuisement, une épouse suspendue à l’espoir impossible, des enfants condamnés à grandir avec une chaise vide au milieu de leur existence.

Trente ans plus tard, les familles continuent de porter, souvent seules, le poids de cette mémoire.

Dans les rues d’Alger, de Constantine ou d’Oran, des femmes ont longtemps tenu debout contre l’effacement. Quelques-unes sont enseignantes ou infirmières, beaucoup n’avaient que des emplois précaires, ou étaient femmes au foyer. La plupart ne connaissaient ni le langage du droit ni celui des institutions. Mais elles connaissaient celui de l’amour et de la dignité. Alors elles ont marché, porté des portraits contre leur poitrine, appris à transformer leur douleur en lutte et leur solitude en résistance collective.

Aujourd’hui, ce combat entre dans une phase critique.

Les mères vieillissent. Les corps fatiguent. Certaines sont mortes sans avoir obtenu de réponse, sans avoir pu enterrer leurs enfants, sans même savoir où se trouvent leurs restes. Et pourtant, malgré l’usure des années, elles continuent d’exiger ce qui aurait toujours dû leur être accordé : la vérité, la justice et la dignité.

 Mais l’espace laissé à cette parole se réduit.

En mars 2026, les autorités algériennes ont procédé à la fermeture du local de SOS Disparus à Alger, la maison commune d’accueil, d’écoute et d’organisation pour les familles de disparu·es. Amnesty International a dénoncé une décision portant « un coup dévastateur au combat pour la liberté, la justice et des réparations en Algérie ».

Quelques mois auparavant, Nassera Dutour — fondatrice du Collectif des Familles de Disparu(e)s en Algérie (CFDA), dont le fils Amine Amrouche a disparu en 1997 — avait été empêchée d’entrer sur le territoire algérien, son propre pays. Depuis plus de vingt-cinq ans, cette femme incarne pourtant l’un des visages les plus dignes et les plus constants de la lutte contre l’oubli. 

Les 29 et 30 novembre 2025, à Istanbul, lors de l’Assemblée des Femmes organisée par la FEMED (Fédération Euro-Méditerranéenne contre les Disparitions Forcées), des associations venues du Kurdistan, du Liban, de Syrie, de l’Irak, de Colombie, du Maroc, d’Espagne, et d’Algérie ont rappelé que les disparitions forcées ne relèvent pas du passé ; elles continuent de traverser les générations, et de façonner insidieusement la vie de celles et ceux qui restent.

Je suis l’une de ces héritières.

Je suis la petite-fille de Benaziza Gat Daouia, disparue le 2 juin 1996 après son arrestation par les forces de la sécurité militaire algérienne.

Après sa disparition, mon père, Kaddour, son fils aîné, a adressé plus de dix-sept requêtes aux autorités algériennes pour tenter d’arracher une vérité sur ce qui lui est arrivé. La huitième n’était pas destinée à une administration, ni à une instance juridique. C’était une lettre pour sa mère. Une lettre pour traverser le mur du déni. 

Trente ans plus tard, c’est à mon tour de reprendre cette correspondance interrompue.

J’ai voulu écrire à ma grand-mère non pour refermer une blessure, certaines blessures ne se referment jamais, mais pour empêcher que le silence accomplisse ce que la disparition avait commencé. Car il arrive un moment où les disparu·es ne survivent plus seulement dans les photographies jaunies ou les dossiers empilés des administrations, mais dans les mots que leurs enfants et petits-enfants continuent d’adresser au monde afin qu’ils ne disparaissent pas une seconde fois.

Lettre à ma grand-mère, Benaziza Gat Daouia

Dans la maison vide de ton absence, mon père, ton fils aîné, t’écrit à toi sa mère disparue, sa mère qui ne sait pas lire, l’unique lettre d’amour qu’un homme t’a jamais écrite. 

Il te parle, et ses mots à chaque ligne redessinent ta présence, ils ont la douceur de la tendresse murmurée, ils ont la gravité d’un serment à tes pieds déposé.

Tu ne seras pas oubliée. Ton supplice ne saurait être pardonné. 

Et quand elles l’intercepteront, les mains qui ont fait œuvre d’inhumanité et celles, relais de l’oppression, qui ont fait vœu de servilité, la lettre du fils à sa mère resonnera, cri de dignité lancé au visage de l’infamie, la dignité sans laquelle nulle vie ne mérite d’être vécue. 

Trente ans après, je t’écris Ma, moi l’aînée de tes petits-enfants, et je confie ma lettre aux quatre vents car tu es partout. 

Contrairement au temps compté des tyrans, tu appartiens au temps long de la mémoire, ce fleuve dont les flots inlassablement se battent contre les digues de l’oubli pour raconter les histoires tues de ceux dont on voudrait jusqu’au souvenir de l’existence dans l’abîme de l’indifférence anéanti, dont on voudrait que nul ne porte le deuil. 

Pourtant, que les consciences où toute lumière ne s’est peut-être pas éteinte s’y penchent, elles verront que ces histoires n’ont pas pris un pli. 

Tu viens dans mes rêves, Ma; tu ne parles pas mais je lis dans ton regard ce que tu ne dis pas, ce que tu tais. Ton désarroi dans la nuit noire de ta solitude, l’effroi qui te saisissait dans ta cellule glacée quand le bruit de leurs bottes s’en approchait, l’odeur de la mort qu’ils dégageaient, ta détresse d’avoir peut-être à partir entourée d’une telle souillure. 

Tu ne parles pas, et j’entends les mots s’incliner en silence devant l’indicible, sans doute par respect pour ta pudeur, mais davantage encore devant la puissance de ta présence, ton refus d’être réduite à ce qu’ils t’ont pris. 

Alors, au réveil, je te cherche et je te retrouve ; je retrouve ma grand-mère, la femme au courage insolent, celle qui ne tend pas l’autre joue, n’a jamais rien concédé, ni à l’abattement, ni à l’indignité, celle qui connaissait la vraie vie intimement pour avoir, tant et tant de fois avec elle croisé le fer, la poitrine nue, sans la protection des avantages acquis. 

Et pour cela, nous tes enfants savons ce que nous te devons. 

 Le traumatisme de ta disparition nous a marqués au fer rouge, nous en portons chacun nos cicatrices invisibles, mais quand nous te pleurons nos larmes ont le même goût de la douleur de ta perte. 

C’est la lutte pour ta mémoire qui nous a permis de ne pas perdre pied, de ne pas céder à la peur, toujours à l’affût pour prendre aux êtres le plus précieux leur part d’humanité. 

Si tu voyais, Ma, nos compagnes de route, les mères aux cœurs couverts de plaies à force de se cogner contre les cœurs asséchés. Elles sont les folles de la place de Constantine, d’Alger, elles sont plus grandes que la lassitude qui menace leurs corps éprouvés, elles marchent droites dans des rues au dos courbé, elles ne désespèrent pas de les voir un jour se redresser. 

 Comme leurs sœurs d’Argentine, les folles de la place de mai, elles aussi leurs enfants les ont enfantées.

Il est vrai Ma que nous avons connu notre lot de solitude intime, mais sache que nous nous sommes plus seules. Sur le chemin essentiel de la résistance au silence sur le crime, à l’intolérable consécration de l’injustice, des voix justes s’élèvent fortes de la conviction que toute injustice tue est un affront au sens vrai de la vie.

Aujourd’hui Ma, le visage de ton fils aîné, Kaddour, mon père, continue de traverser nos vies comme une lumière obstinée. Parti trop tôt, mais pas avant de s’être battu comme un lion pour toi, il nous a laissé comme legs cette façon si singulière de tenir debout face à l’injustice, cette fidélité farouche aux absents, ce refus de courber l’échine devant l’oppression. Et parfois, dans le souvenir d’un regard, dans une démarche, dans une façon silencieuse d’aimer ou de protéger les siens, il revient à nous avec une intensité presque douloureuse. Même dans la mort, il continue son combat : celui de la vérité, de la dignité, et de la justice qui t’est due.

Nedjma Benaziza