Finances News Hebdo : Quel était l’objectif initial en nombre de bénéficiaires sur la première année ? Sommes-nous conformes aux projections ?

Hicham Airoud : L’objectif initial fixé par l’État était d’atteindre environ 100.000 bénéficiaires par an. Aujourd’hui, les indicateurs montrent clairement que cette trajectoire est globalement respectée, dans un contexte de transition progressive entre les anciens dispositifs de logement social et le programme d’aide directe de l’État pour le soutien au logement. Nous observons un transfert naturel de la demande  : à mesure que les anciens programmes arrivent à maturité, Daam Sakane prend progressivement le relais et monte en puissance de manière continue. Cette dynamique se traduit concrètement par une hausse de 17,6% des demandes déposées entre 2024 et 2025, passant de 84.385 à 99.226 demandes. Elle confirme l’intérêt croissant des citoyens pour un mécanisme plus simple, plus transparent et entièrement digitalisé. Le programme vient d’ailleurs de franchir le seuil symbolique des 100.000 bénéficiaires effectifs, ce qui constitue un indicateur fort de confiance et d’adhésion des citoyens. Au-delà des chiffres, Daam Sakane marque surtout un changement structurel dans la politique de l’habitat au Maroc : nous sommes passés progressivement d’une logique centrée sur le produit immobilier à une logique centrée sur le citoyen, son pouvoir d’achat et son parcours résidentiel.

 

F.N.H. : Le programme enregistre 263.000 demandes, 193.000 éligibles, mais seulement 101.521 bénéficiaires effectifs. Il y a donc un écart de près de 90.000 personnes éligibles qui n’ont pas encore concrétisé leur acquisition. Qu’estce qui bloque ?

H. A. : Il est important de préciser que la plateforme a été conçue dans une logique d’accessibilité maximale et de flexibilité pour les citoyens. Aujourd’hui, une personne peut déposer une demande afin de vérifier son éligibilité avant même d’avoir identifié un logement. Beaucoup de citoyens utilisent ainsi la plateforme comme une première étape d’information et d’orientation, sans aller immédiatement jusqu’à l’acquisition. L’écart observé entre les personnes éligibles et les acquisitions effectivement réalisées ne doit donc pas être interprété comme un dysfonctionnement, mais plutôt comme le reflet d’une forte adhésion au programme et d’un dispositif volontairement souple. Par ailleurs, l’acte d’achat immobilier reste une décision importante qui dépend également du rythme de production, du choix du logement, de la mobilisation du financement bancaire et parfois de considérations familiales ou professionnelles. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de montée en puissance progressive, où l’offre et la demande continuent de s’ajuster de manière dynamique.

 

F.N.H. : Les Marocains résidant à l’étranger (MRE) représentent 24% des bénéficiaires alors qu’ils sont une minorité de la population. N’est-ce pas le signe que le programme profite davantage à ceux qui ont déjà accès au crédit et à l’épargne plutôt qu’aux ménages marocains les plus modestes ?

H. A. : Au contraire, cette donnée traduit avant tout la forte confiance des Marocains résidant à l’étranger dans le dispositif national et dans l’investissement résidentiel au Maroc. Les MRE ont historiquement constitué une composante importante de la demande immobilière nationale, car l’accès à la propriété reste pour eux un lien fort avec leur pays d’origine. Il ne faut donc pas interpréter leur participation comme un déséquilibre, mais plutôt comme un indicateur de crédibilité et d’attractivité du programme, y compris à l’international. En parallèle, les données montrent clairement que le programme bénéficie également aux ménages modestes et intermédiaires. D’ailleurs, près de 40% des bénéficiaires ont acquis des logements dont la valeur est inférieure ou égale à 300.000 DH, ce qui confirme pleinement la vocation sociale du dispositif. Le programme vise précisément à renforcer l’accessibilité financière des ménages, en réduisant directement l’effort initial d’acquisition grâce à des aides pouvant atteindre 100.000 DH selon la valeur du logement. Cette approche réduit concrètement la barrière d’entrée à la propriété pour les classes moyennes et modestes. Par ailleurs, les jeunes de moins de 40 ans représentent 52% des bénéficiaires et les femmes 47%, ce qui montre que le programme touche des catégories centrales de la population marocaine et contribue à une meilleure inclusion résidentielle.

 

F.N.H. : Le programme cible les logements neufs avec permis d’habiter après janvier 2023. Cette condition n’exclut-elle pas mécaniquement les régions où la production de logements neufs est faible ?

H. A. : Au contraire, cette orientation vise justement à stimuler une nouvelle dynamique de production à l’échelle nationale et à encourager l’investissement dans des territoires historiquement moins attractifs pour les anciens dispositifs. Les premiers résultats montrent d’ailleurs une réduction plus importante des disparités territoriales par rapport aux anciens programmes. Le programme ne bénéficie pas uniquement aux grandes métropoles. Parmi les provinces et préfectures enregistrant un nombre important de bénéficiaires, figurent notamment Fès, Meknès, Kénitra, El Jadida, Oujda ou encore Béni Mellal. L’un des objectifs stratégiques du programme est justement de réduire les disparités territoriales et de favoriser une répartition plus équilibrée de la dynamique immobilière entre les grandes métropoles, les villes moyennes et les petites villes. Le milieu rural bénéficie également du programme avec près de 6.800 bénéficiaires enregistrés à ce jour, soit un niveau largement supérieur à la production observée dans les anciens programmes de logement social rural ces dernières années. Cette orientation permet également de soutenir l’activité économique locale, l’emploi et l’amélioration de la qualité du parc résidentiel produit à travers le Royaume.

 

F.N.H. : Le programme exige un logement neuf en première vente. Pourquoi exclure le marché de l’occasion alors qu’il représente une part importante des transactions ?

H. A. : Le choix du logement neuf constitue un pilier central du programme, car l’objectif de l’État ne se limite pas à faciliter l’accès à la propriété; il vise également à garantir un habitat de qualité aux citoyens. Les logements concernés répondent à des exigences précises en matière de qualité de construction, de sécurité, de conformité urbanistique et de performance énergétique. L’approche actuelle privilégie ainsi une production axée sur la qualité et l’intégration urbaine et non plus uniquement sur la quantité produite. Les premières évaluations confirment d’ailleurs la pertinence de cette orientation : près de 70% des bénéficiaires se déclarent satisfaits de leur logement. Au-delà du logement lui-même, le programme contribue également à une meilleure insertion urbaine des ménages. Le niveau global de proximité des logements acquis aux équipements et services atteint 67,3%, tandis que 46% des bénéficiaires résident désormais à moins de 20 minutes de leur lieu de travail. L’objectif est donc de favoriser un habitat plus qualitatif, mieux intégré à son environnement urbain et offrant des conditions de vie plus durables pour les familles marocaines.

 

F.N.H. : Le programme court jusqu’en 2028. Avezvous les moyens budgétaires de tenir ce rythme ?

H. A. : Les indicateurs montrent aujourd’hui une montée en puissance progressive, maîtrisée et structurelle du programme. Avec l’achèvement progressif des anciens dispositifs, Daam Sakane devient désormais le principal moteur de la politique publique de soutien à l’accès au logement. Cette dynamique se reflète déjà dans les indicateurs sectoriels. Depuis l’annonce du programme en 2023, les mises en chantier ont progressé de près de 39,62%, traduisant une forte mobilisation des opérateurs et une relance tangible de l’investissement immobilier. L’effet d’entraînement est également visible au niveau macroéconomique : les ventes de ciment ont enregistré une hausse de 31,84% en avril 2026 par rapport à avril 2025, tandis que les crédits à l’habitat et les financements destinés aux promoteurs poursuivent également leur progression. Daam Sakane favorise aujourd’hui une véritable dynamique économique intégrée : chaque aide accordée génère un cycle économique touchant la promotion immobilière, les matériaux de construction, les services financiers, l’emploi et les activités locales. La valeur totale des logements acquis dans le cadre du programme atteint déjà 41,7 milliards de dirhams, dont 8,32 milliards pris en charge par l’État, soit environ 20% de la valeur globale générée. Sur le plan budgétaire, le programme repose sur une vision pluriannuelle structurée et anticipée. L’État assure une programmation progressive et sécurisée des engagements financiers afin de garantir la continuité du soutien aux ménages tout en offrant de la visibilité aux investisseurs et aux promoteurs immobiliers. Daam Sakane traduit aujourd’hui une nouvelle génération de politiques publiques de l’habitat : une politique davantage centrée sur le citoyen, sur la solvabilisation de la demande, sur la qualité urbaine et sur l’impact économique global du secteur au service de la cohésion sociale et du développement territorial.