Selon l’Africa CDC, la branche africaine du Centre de contrôle et de prévention des maladies, le continent a besoin d’investir 20 000 milliards USD (environ 16 847 milliards d’euros) d’ici 2063 pour atteindre la couverture santé universelle (CSU), à 100%. L’estimation figure dans l’« African Health Workforce Compact. Investment Case Analysis Report » publié le 29 janvier 2026, et qui pose deux questions : combien coûte réellement la santé ? Et combien rapporte-t-elle quand on la gère comme un investissement plutôt que comme une dépense ?

Au cœur du diagnostic, un déficit structurel : le continent aurait besoin de 6,1 millions de professionnels de la santé supplémentaires pour couvrir ses besoins essentiels et se rapprocher de la CSU dès 2030. Cette pénurie n’est pas qu’une ligne dans un tableau. Elle se traduit partout, avec des dispensaires qui tournent au ralenti, des maternités sans sages-femmes, des laboratoires sans techniciens et des services de chirurgie débordés. La promesse de la « santé pour tous » se heurte à une réalité opérationnelle : sans bras et compétences, il n’y a pas de soins.

Le sous-financement, l’autre maladie chronique

Le rapport rappelle une donnée embarrassante pour les pays africains : plus de vingt ans après la Déclaration d’Abuja, qui recommandait de consacrer 15% du budget national à la santé, seuls trois atteignent ou dépassent cet objectif : le Rwanda, le Botswana et le Cap-Vert. Ailleurs, la santé reste trop souvent un ajustement budgétaire, vulnérable aux cycles politiques, aux chocs économiques et aux priorités concurrentes.

Or la pénurie de personnels et le manque de financement s’alimentent mutuellement. Et quand l’hôpital public peine à inspirer confiance, une autre « hémorragie » s’installe : celle du tourisme médical. Selon la Banque africaine de développement (BAD), les Africains auraient ainsi « perdu » 2 400 milliards USD (environ 2 020 milliards d’euros) via dans soins recherchés hors du continent. Au-delà du montant, la donnée montre qu’une partie des classes moyennes et aisées va, quand elle le peut, payer ailleurs ce qu’elle ne trouve pas chez elle.

Résultat, les devises s’en vont, les hôpitaux locaux se retrouvent privés d’une source de revenus, et la fracture entre ceux qui accèdent à des soins de qualité et les autres se creuse.

Changer de logiciel : la santé comme investissement

C’est précisément là que l’approche d’Africa CDC veut changer de modèle. Le rapport propose de sortir d’une lecture comptable — la santé comme « coût » — pour entrer dans une logique économique — la santé comme investissement continental — à long terme. Plutôt que de s’arrêter à 2030, l’institution aligne son modèle sur 2063, en cohérence avec le cadre stratégique de l’Union africaine (UA).

Dans cette perspective, la CSU n’est plus un slogan : elle devient une capacité mesurable, exprimée en densité de professionnels de santé pour 10 000 habitants. L’idée est simple : si l’on veut des soins universels, il faut des équipes suffisamment nombreuses, formées et réparties sur le territoire. Et cela suppose de chiffrer, poste par poste, ce que coûte le rattrapage, notamment en formation initiale, en recrutement, en déploiement, en salaires, en investissements matériels et en dépenses récurrentes.

Trois scénarios et une question 

Pour objectiver le débat, Africa CDC modélise trois trajectoires d’investissement jusqu’en 2063. Il y a le scénario de statu quo qui reste sur un prolongement des tendances d’investissement actuelles, avec un coût cumulé estimé à 5 000 milliards USD (environ 4 210 milliards d’euros) pour former et déployer des agents de santé. Pour le scénario modéré qui vise l’atteinte à 70 % de la CSU, le coût d’investissement est estimé à 14 900 milliards USD (environ 12 549 milliards d’euros). Le scénario ambitieux porte quant à lui, comme évoqué plus haut, sur l’atteinte de la couverture santé universelle d’ici 2063.

Ces montants peuvent certes sembler hors d’atteinte, surtout avec les contraintes budgétaires auxquelles sont confrontés plusieurs pays africains, mais Africa CDC insiste. La question n’est pas seulement « combien ça coûte ? », mais aussi « qu’est-ce que cela rapporte ? », et surtout, « quels leviers politiques permettent de rendre cet effort soutenable ? ».

Former, oui… mais jusqu’au diplôme

L’un des apports du rapport est de casser un optimisme fréquent dans les plans de ressources humaines : supposer que tout étudiant inscrit devient diplômé. Ici, Africa CDC intègre des taux d’achèvement inférieurs à 100%. Environ 74,7% pour les médecins généralistes, 64,5% pour les scientifiques et techniciens de laboratoire, et 82,6% pour les infirmiers et sages-femmes.

La conséquence est concrète. Pour obtenir un nombre donné de diplômés, il faut souvent augmenter les admissions afin de compenser les abandons, redoublements et sorties prématurées. Autrement dit, atteindre les densités cibles n’est pas qu’une affaire d’ouverture des écoles, c’est aussi une bataille sur la qualité de la formation, l’encadrement, les bourses, et la capacité des systèmes à accompagner les étudiants jusqu’au bout.

Former davantage ne suffit pas non plus si les professionnels partent. Le rapport présente l’exode comme un risque majeur. La perte monétisée cumulée liée à l’émigration des talents atteindrait 1 400 milliards USD (environ 1 179 milliards d’euros) en 2063 si le continent restait au statu quo, contre 432 milliards USD (environ 363,9 milliards d’euros) dans le scénario ambitieux. Africa CDC estime que plus les effectifs sont élevés, plus la perte relative est « amortie ». Mais le Centre lance un avertissement : le continent risque, sans politique de rétention crédible, de financer involontairement les systèmes de santé des pays riches.

Le rapport cite d’ailleurs des enquêtes (2021 – 2023) où l’intention de migrer pour les médecins et infirmiers grimperait à 42,2% en moyenne dans six pays : Eswatini, Ghana, Kenya, Mozambique, Zambie et Zimbabwe.

Investir pour gagner : la promesse d’un retour économique massif

C’est sur les bénéfices de l’approche préconisée que le rapport se veut convaincant. Africa CDC estime que, cumulés jusqu’en 2063, les bénéfices directs monétisés — calculés à partir de la valorisation des décès et incapacités évitables — pourraient atteindre 45 200 milliards USD (environ 38 milliards d’euros) en statu quo, 266 400 milliards USD (environ 224 320 milliards d’euros) en scénario modéré et 410 000 milliards USD (environ 345 254 milliards d’euros) en scénario ambitieux. Le ratio apparait intéressant : 1 dollar investi pourrait rapporter 8,1 dollars (6,8 euros) de bénéfices monétisés en statu quo, 16,9 dollars (14,2 euros) en modéré, et 19,4 dollars (16,3 euros) en ambitieux… à condition que les systèmes soient réellement capables d’absorber les effectifs formés, les équiper, les déployer et les conserver.

Cela suppose donc que les pays augmentent leur financement. Dans plusieurs Etats, la contribution publique à la santé demeure inférieure à 10% du budget santé total. Le rapport cite notamment la République centrafricaine (8,2%), le Tchad (8,3%) et la République démocratique du Congo (9,4%). Sans mobilisation durable des recettes internes, la CSU restera exposée aux cycles de l’aide, aux priorités changeantes et aux aléas politiques.

Au final, Africa CDC pose une équation sans échappatoire : l’Afrique peut gagner économiquement et socialement à investir massivement dans son secteur sanitaire. Mais l’investissement n’a de sens que s’il s’accompagne d’un pacte de rétention — salaires, conditions de travail, progression de carrière, reconnaissance,…. — et d’un effort de gouvernance et de données pour planifier en fonction des réalités du terrain. La couverture santé universelle d’ici 2063, n’est donc pas seulement une ambition sanitaire. C’est un test de souveraineté budgétaire, institutionnelle et humaine.