Le 1er février dernier, Koko Networks, une entreprise britannique qui a été érigée en « licorne de la cuisson propre », a officiellement déposé le bilan au Kenya, après que le gouvernement a refusé de lui délivrer les autorisations nécessaires à l’exportation de ses crédits carbone.
En une nuit, l’emploi d’environ 700 personnes s’est trouvé menacé et plus de 1,3 million de ménages à faible revenu au Kenya et au Rwanda ont vu leur accès au bioéthanol subventionné interrompu. Si, en surface, cette faillite ressemble à un accident industriel, elle cache en réalité une décision politique majeure : le refus de Nairobi de laisser une entreprise privée monopoliser le « budget carbone » national au détriment de la souveraineté économique du pays.
Fondée en 2013, Koko s’est imposée grâce à un modèle de subvention croisée d’une agressivité rare. L’entreprise vendait ses réchauds high-tech à 1500 shillings (environ 11,50 dollars), soit une décote de 90% par rapport au marché, et cédait son combustible à un prix qui défiait toute concurrence. Ce tour de force n’était possible que parce que Koko ne se considérait pas comme un marchand, mais comme une usine à crédits carbone.
Chaque tonne de CO₂ que ses clients évitaient d’émettre était convertie en crédit carbone. Ces crédits devenaient ensuite des actifs financiers que l’entreprise revendait sur les marchés internationaux, notamment dans le cadre des mécanismes prévus par l’Article 6 de l’Accord de Paris (qui organise les échanges de réductions d’émissions entre pays) et du programme CORSIA, destiné à compenser les émissions du secteur aérien.
Un modèle plus en phase
Avec une génération annuelle de 6 millions de tonnes de crédits, l’entreprise était devenue un leader du secteur dans le pays. Mais ce château de cartes reposait sur une pièce maîtresse : la Lettre d’Autorisation (LoA) du gouvernement kényan, un document souverain indispensable pour valider le transfert des réductions d’émissions à des acheteurs étrangers, sans double comptage.
C’est précisément là que s’est posé le défi. Lee Kinyanjui, ministre du Commerce et de l’Industrie, a été catégorique dans ses récentes déclarations au Business Daily , média économique leader au Kenya : le modèle de Koko n’était plus en phase avec l’intérêt national. En demandant l’exclusivité sur des volumes de crédits aussi massifs, les dirigeants ont estimé que Koko menaçait d’aspirer l’intégralité de la capacité d’exportation de carbone du Kenya, ne laissant aucune marge de manœuvre à d’autres secteurs vitaux comme l’agriculture ou la foresterie.
Pour l’administration du président William Ruto, accorder ces quotas à une seule entité britannique aurait constitué une forme de « colonialisme carbone », où la décarbonation du Nord se fait au prix de l’aliénation des ressources environnementales du Sud.
Cette prudence réglementaire intervient alors que le Kenya a musclé sa législation en 2024, imposant désormais un partage de 25 % des revenus carbone avec l’État, un seuil que le modèle économique à flux tendus de Koko n’était plus en mesure d’absorber.
La souveraineté climatique contre le mirage de la finance d’impact
L’onde de choc dépasse les frontières kényanes et atteint les sommets de la finance internationale. Koko n’était pas une simple start-up ; elle était soutenue par des géants comme le Microsoft Climate Innovation Fund, un prêt annoncé en 2025 de Mirova Gigaton Fund (géré par une filiale de Natixis, la branche de gestion des actifs du groupe bancaire français BPCE), et la banque allemande KfW. Plus significatif encore, l’entreprise bénéficiait d’une garantie de 179,6 millions de dollars de la MIGA, une branche de la Banque mondiale spécialisée dans la protection contre le risque politique. Il s’agissait de la première garantie au monde explicitement liée à la validité des crédits carbone.
Aujourd’hui, avec la faillite actée, les investisseurs mobiliseront cette assurance, menaçant de transformer le refus souverain du Kenya en un litige financier d’ampleur. Si un manquement contractuel est prouvé, le contribuable kényan pourrait se retrouver à payer pour l’échec d’un modèle privé, une perspective qui tend à rompre les relations entre Nairobi et les institutions de Bretton Woods.
Cette crise met en lumière l’asymétrie persistante sur le marché mondial du carbone. Actuellement, bien que l’Afrique possède l’un des plus grands potentiels de séquestration de CO2, elle ne capte qu’environ 16% des crédits mondiaux.
Pis encore, la valeur générée s’évapore largement hors du continent au profit de sociétés non implantées sur le continent. Selon les chiffres de la Commission économique pour l’Afrique, près de 80 % de la plus-value financière des crédits carbone africains est captée par des courtiers, des auditeurs et des investisseurs basés à Londres, New York ou Singapour.
Conséquences brutales
En bloquant Koko, le Kenya signale que les pays africains ne sont plus disposés à être de simples « price takers ». Cette reprise en main fait écho aux récentes législations au Zimbabwe, qui a exigé 50 % des revenus du carbone, ou au Gabon, qui impose désormais des audits stricts pour maximiser les retombées locales.
Sur le terrain, les conséquences sont brutales. Le retour forcé au charbon de bois pour environ 1,5 million de ménages kényans constitue un désastre sanitaire et écologique immédiat. Pourtant le gouvernement semble avoir choisi une autre voie en favorisant désormais des acteurs comme M-Gas (filiale de Circle Gas et soutenu par Safaricom). Contrairement à Koko, ces nouveaux modèles privilégient une intégration locale plus profonde et une moindre dépendance à l’arbitrage carbone spéculatif.
La faillite de Koko est donc moins l’échec de la technologie que celui d’une structure financière qui a parié sur l’impuissance réglementaire des États africains. Elle illustre parfaitement l’avertissement de Jacqueline Novogratz, fondatrice d’Acumen : les marchés servant les plus pauvres ne peuvent être bâtis sur des économies fragiles.
À l’échelle globale, les marchés carbone ont atteint des valeurs record, dépassant les 900 milliards de dollars. L’Initiative des marchés carbone en Afrique (ACMI) espère débloquer 6 milliards de dollars d’ici 2030, mais le Koko Networks au Kenya, montre que ce flux financier ne pourra plus se faire sans une contrepartie directe au développement national.
Les statistiques sont éloquentes : tandis que des géants comme TotalEnergies ou Microsoft continuent d’acquérir des millions de crédits pour compenser leur empreinte carbone, le bénéfice réel pour les communautés locales demeure souvent limité, capté par des frais d’intermédiation et de certification. En 2025, alors que le marché volontaire mondial a vu ses prix moyens stagner, voire légèrement décliner autour de 3,50 l’unité pour certains indices, les prix sur les marchés de conformité européens restaient fixés à des niveaux bien plus élevés, avec des quotas à terme s’élevant à environ 68,86 euros (soit environ 73 dollars) la tonne. Ce gap est l’un des moteurs de la volonté de changement réglementaire en Afrique.
L’issue de la liquidation, actuellement gérée par PwC, déterminera si les actifs de Koko peuvent être sauvés par un repreneur moins dépendant de la manne carbone, ou si le réseau de distribution de bioéthanol deviendra un vestige industriel de la « Green Tech ».
Une chose est certaine : le signal envoyé aux investisseurs est irréversible. L’Afrique semble avoir compris que son air pur et ses forêts sont des actifs stratégiques. Sous l’égide de l’Article 6 de l’Accord de Paris, le continent n’est plus une simple réserve de compensation pour les pollueurs du Nord, mais un acteur qui exige désormais de fixer lui-même le prix et les conditions de son hospitalité climatique. L’équilibre entre l’attractivité pour les capitaux étrangers et la souveraineté nationale n’a jamais été aussi précaire, et le cas Koko restera dans les annales comme le premier grand test de cette nouvelle diplomatie du carbone.