[Article déjà publié le 12 mars
2026]

Les stratégies de défense reposent habituellement sur
l’armement, les alliances et la technologie militaire. Pourtant,
certains responsables européens explorent désormais un autre
levier, longtemps négligé : les paysages naturels. Zones humides,
forêts anciennes et vallées inondables pourraient ralentir une
armée aussi efficacement que certaines infrastructures. L’idée
s’appuie sur des observations récentes de la guerre en Ukraine,
avec l’inondation volontaire de la vallée de l’Irpin, transformant
des terres agricoles en marécage, bloquant l’avancée de véhicules
blindés.

La Commission européenne encourage désormais les États à
restaurer des écosystèmes frontaliers. L’objectif combine
protection de la biodiversité, gestion de l’eau et sécurité
territoriale. Cette approche transforme progressivement la nature
en élément stratégique des politiques de défense européennes. La
commissaire européenne à l’environnement Jessika Roswall défend
publiquement cette orientation. Selon elle, certains paysages
freinent l’armée.

Une nouvelle doctrine européenne : la nature comme rempart
stratégique

La sécurité d’un territoire dépend rarement d’un seul facteur.
Routes, reliefs et ressources naturelles influencent aussi la
capacité d’un pays à se défendre. Plusieurs responsables européens
veulent désormais intégrer ces éléments dans les politiques de
sécurité. L’idée consiste à restaurer certains écosystèmes afin
qu’ils jouent un rôle dissuasif face à une éventuelle invasion. La
commissaire européenne à l’environnement Jessika Roswall soutient
cette approche. Elle estime que la protection de la nature peut
renforcer la stabilité du continent. « Investir dans la nature
et l’utiliser comme contrôle naturel des frontières est nécessaire.
C’est un véritable gagnant-gagnant », explique-t-elle dans
The Guardian.

L’Union européenne encourage déjà la restauration écologique
avec sa loi sur la restauration de la nature. Ce texte prévoit de
réhabiliter au moins 20 % des écosystèmes dégradés d’ici 2030.
Certains experts proposent d’appliquer ces efforts aux zones
frontalières. Le principe repose sur une observation simple. Les
paysages naturels structurent la mobilité humaine. Une vallée
marécageuse ou une forêt dense complique les déplacements, même
pour une armée moderne. Selon Jessika Roswall, la sécurité ne
dépend plus uniquement des arsenaux militaires. Les ressources
naturelles jouent aussi un rôle stratégique. L’accès à l’eau, par
exemple, devient un enjeu majeur dans les conflits
contemporains.

« Si nous n’avons pas d’eau, nous n’avons pas de
sécurité », souligne-t-elle dans The Guardian. Les
infrastructures hydrauliques, comme les barrages, sont désormais
des cibles prioritaires. Cette réflexion s’inscrit dans un contexte
géopolitique tendu en Europe orientale. La guerre en Ukraine a
rappelé l’importance du terrain dans les opérations militaires.
Pour certains spécialistes, restaurer des paysages naturels
pourrait donc remplir plusieurs fonctions. Les écosystèmes
protègent la biodiversité, stockent du carbone et influencent la
sécurité territoriale. Cette approche ne remplace pas les moyens
militaires. Elle cherche plutôt à compléter les stratégies de
défense traditionnelles par une gestion écologique du
territoire.

L’exemple ukrainien : quand un fleuve ralentit une armée

La guerre en Ukraine a fourni un exemple concret de cette
interaction entre environnement et stratégie militaire. Au début de
l’invasion russe en février 2022, les forces ukrainiennes doivent
ralentir l’avancée ennemie vers Kiev. La capitale se trouve à moins
de cent kilomètres de la frontière biélorusse. L’armée russe espère
s’emparer rapidement de la ville. Pour freiner cette progression,
les autorités ukrainiennes prennent une décision radicale. Elles
détruisent un barrage situé sur la rivière Irpin, un affluent du
Dniepr.

Cette opération provoque l’inondation de toute la vallée
environnante. Les prairies et les champs se transforment rapidement
en marécages. Les sols deviennent impraticables pour les véhicules
blindés. Les chars et les camions logistiques s’enlisent dans la
boue. Selon le zoologiste Oleksii Vasyliuk, de l’Académie nationale
des sciences d’Ukraine, cet épisode montre la puissance stratégique
du paysage. « L’inondation de la vallée de l’Irpin est devenue
un symbole de l’utilisation de la nature pour se défendre »,
explique-t-il dans Yale Environment 360.

Les images satellites montrent que plusieurs kilomètres carrés
de terrain ont été submergés. Cette zone inondée coupe certaines
routes d’accès à Kiev. Les troupes russes doivent modifier leurs
itinéraires et ralentir leur progression. Cette contrainte
logistique contribue à l’échec de l’offensive rapide sur la
capitale. L’environnement joue aussi un rôle dans d’autres régions
du pays. Les zones de tourbières situées au nord de l’Ukraine
possèdent des sols très instables.

Ces terrains saturés d’eau peuvent engloutir des véhicules
lourds. Leur portance mécanique reste faible, surtout au printemps.
Ces caractéristiques expliquent pourquoi certaines armées évitent
historiquement les marais. Les paysages naturels deviennent alors
des obstacles difficiles à contourner. L’expérience ukrainienne a
relancé l’intérêt des chercheurs pour ces phénomènes. Plusieurs
équipes étudient désormais comment les écosystèmes influencent les
stratégies militaires modernes.

Les zones humides, obstacles naturels pour les armées
modernes

Les zones humides possèdent des propriétés physiques
particulières. Le sol y contient une forte proportion d’eau,
parfois supérieure à 90 %. Cette saturation réduit la capacité du
terrain à supporter des charges lourdes. Un char de combat moderne
peut peser entre 50 et 70 tonnes. Même avec des chenilles larges,
ce type de véhicule dépend d’un sol relativement stable. Dans un
marais ou une tourbière, la pression exercée par ces machines
provoque souvent un enfoncement progressif. Les véhicules perdent
alors leur mobilité.

Les armées modernes dépendent fortement de la logistique.
Carburant, munitions et ravitaillement circulent principalement par
route. Un paysage saturé d’eau limite donc les possibilités de
manœuvre. Certains chercheurs envisagent de restaurer ces milieux
naturels pour renforcer la résilience du territoire européen.
L’idée consiste à recréer des marais et des plaines inondables dans
des zones stratégiques. Selon plusieurs analyses publiées dans
Yale Environment 360, ces projets pourraient s’étendre sur
des milliers de kilomètres le long du flanc oriental de
l’Europe.

Ces restaurations auraient aussi des bénéfices écologiques
majeurs. Les zones humides font partie des écosystèmes les plus
riches en biodiversité. Elles abritent des oiseaux migrateurs, des
amphibiens et de nombreuses espèces végétales spécialisées. Leur
disparition a fortement réduit cette biodiversité au cours du
siècle dernier. Les marais jouent également un rôle essentiel dans
le cycle du carbone. Les tourbières stockent d’immenses quantités
de matière organique. Selon plusieurs études écologiques, elles
retiennent environ un tiers du carbone contenu dans les sols
mondiaux.

Restaurer ces milieux permettrait donc de ralentir le changement
climatique. Les zones humides fonctionnent aussi comme des éponges
naturelles. Elles absorbent l’eau lors des crues et la relâchent
progressivement pendant les périodes sèches. Cette capacité
améliore la gestion des ressources hydriques. La restauration
écologique pourrait ainsi remplir trois fonctions simultanées :
défense territoriale, protection du climat et préservation de la
biodiversité.

Protéger les forêts pour renforcer les
paysages stratégiques

Les forêts anciennes représentent un autre élément clé dans
cette réflexion sur la sécurité environnementale. Leur structure
dense et complexe limite la visibilité et ralentit les
déplacements. Certaines forêts européennes possèdent des
caractéristiques écologiques rares. Les arbres y poussent depuis
plusieurs siècles sans exploitation intensive. Ces écosystèmes
contiennent souvent une grande diversité d’espèces animales et
végétales. Ils jouent aussi un rôle important dans la régulation de
l’eau et du climat local. La Pologne possède plusieurs de ces
massifs forestiers remarquables. En janvier 2024, le gouvernement
polonais annonce une décision importante concernant leur
protection.

La ministre du climat Paulina Hennig-Kloska suspend
l’exploitation forestière dans dix forêts anciennes. La mesure
concerne environ 1,5 % des forêts gérées par l’État. Parmi les
zones concernées figurent les forêts d’Augustów, de Knyszyn et
certaines parties des Carpates. Certaines se situent également près
de grandes villes comme Wrocław. « Nous avons décidé d’arrêter
l’exploitation dans les zones forestières les plus précieuses. Il
est temps de sortir les scies des forêts polonaises », déclare
la ministre dans The Guardian.

Le gouvernement souhaite à terme protéger jusqu’à 20 % des
forêts du pays. La forêt de Białowieża illustre l’importance de ces
écosystèmes. Ce massif, classé au patrimoine mondial de l’Unesco,
représente l’une des dernières forêts primaires d’Europe. Il abrite
notamment des bisons européens, des lynx et des loups. Ces grands
prédateurs témoignent de la richesse écologique du site.

Les forêts anciennes contribuent aussi à la stabilité des sols.
Leurs racines profondes retiennent l’eau et limitent l’érosion.
Elles influencent également le microclimat régional en stockant du
carbone et en régulant l’humidité. Pour certains chercheurs, ces
paysages pourraient devenir des zones tampons naturelles. Leur
densité et leur relief compliquent la progression rapide de forces
mécanisées. La protection des forêts rejoint donc une logique plus
large. Préserver ces milieux contribue à la biodiversité tout en
renforçant la résilience des territoires européens.