Dans un avis rendu public le 3 juin 2026, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dresse un constat sans complaisance sur la formation continue au Maroc. Moins de 0,5% des entreprises cotisantes y ont recours, les travailleurs non‑salariés en sont largement exclus, et la validation des acquis de l’expérience reste confidentielle. Face à ces insuffisances structurelles, le CESE propose une réforme systémique, incluant la création d’une instance nationale indépendante et l’affectation obligatoire de 30% de la taxe de formation professionnelle (TFP) au financement des actions.

Depuis une vingtaine d’années, la formation continue dans le secteur privé s’est progressivement imposée comme un levier stratégique pour valoriser le capital humain et renforcer la compétitivité des entreprises. Des secteurs entiers ont bénéficié de programmes ciblés qui ont accompagné leur montée en gamme. L’adoption de la loi n° 60‑17 relative à l’organisation de la formation continue a élargi le champ des bénéficiaires aux travailleurs non‑salariés et aux personnes ayant perdu leur emploi, tout en introduisant des instruments novateurs comme le crédit temps formation ou la validation des acquis de l’expérience (VAE).

Pourtant, le bilan que dresse aujourd’hui le CESE, dans un avis élaboré dans le cadre d’une auto‑saisine et adopté le 25 mars 2026 par l’Assemblée générale, est pour le moins sévère. Derrière les apparences d’un dispositif structuré, la réalité du terrain est celle d’un accès très restreint, d’inégalités territoriales criantes et d’un gâchis de compétences potentielles.

Un accès très limité et des exclus de fait
Le chiffre est éloquent : en 2022, seules 1.647 entreprises ont bénéficié des contrats spéciaux de formation (CSF), alors que près de 315.000 entreprises cotisent à la taxe de formation professionnelle (TFP). Soit moins de 0,5% des entreprises potentiellement éligibles. La grande majorité des sociétés, en particulier les TPME, ne franchissent pas le seuil des dispositifs existants, découragées par la complexité administrative ou rebutées par des délais de remboursement souvent longs qui grèvent leur trésorerie. Mais le plus frappant est l’exclusion massive des travailleurs indépendants et non‑salariés.

Le dispositif actuel est conditionné à l’affiliation à la CNSS. Or, une partie importante des actifs non salariés n’est pas inscrite ou cotise sur des bases faibles. Résultat, ils ne peuvent prétendre à aucune prise en charge de formation continue, alors même qu’ils constituent une fraction croissante du tissu productif. Autre indicateur alarmant : la validation des acquis de l’expérience reste confidentielle.

Depuis la mise en place de la VAE en 2008, seulement 1.488 personnes ont été certifiées. Pourtant, près de la moitié de la population active occupée ne dispose d’aucun diplôme. Des milliers de travailleurs qualifiés par l’expérience se voient ainsi refuser toute reconnaissance officielle de leurs compétences, ce qui bloque leur progression professionnelle et prive l’économie d’un potentiel considérable.

Des causes structurelles bien identifiées
Le CESE pointe plusieurs facteurs explicatifs. Le cadre juridique, bien qu’enrichi par la loi 60‑17, demeure «inabouti». Plusieurs de ses décrets d’application ne sont pas publiés et les mécanismes de financement ne couvrent pas l’ensemble des actifs, notamment ceux non assujettis à la TFP. Les procédures d’accès aux financements restent trop complexes, en particulier pour les petites structures, qui manquent souvent d’un service ressources humaines dédié.

Par ailleurs, l’offre de formation qualifiée est «géographiquement très concentrée». 82 organismes agréés et 327 experts sont majoritairement localisés à Casablanca. Les entreprises situées hors des principaux pôles économiques se heurtent à une pénurie de prestataires de proximité, ce qui accentue les disparités territoriales et freine le développement économique des régions périphériques.

Une réforme urgente en six axes
Face à ce constat alarmant, le CESE ne propose pas des ajustements à la marge, mais une «refonte systémique». Il recommande l’inscription de la formation continue dans une politique publique structurée, qui en fasse un droit pour tous les travailleurs, salariés comme non‑salariés, une responsabilité partagée entre l’État et l’employeur, et une exigence dans les secteurs stratégiques.

La mesure phare est la création d’une instance nationale indépendante de l’OFPPT, dotée de relais régionaux, chargée du pilotage et de la gestion du système. Cette instance, à composition tripartite (pouvoirs publics, employeurs, syndicats), aurait pour mission d’assurer la cohérence et l’efficacité du dispositif, tout en clarifiant les responsabilités. Sur le plan financier, le CESE préconise l’affectation effective de 30% de la TFP au financement des actions de formation continue, via un fonds dédié.

Actuellement, une partie importante de cette taxe est utilisée à d’autres fins, ce qui prive la formation continue de ressources stables. Pour simplifier l’accès, une plateforme numérique nationale intégrée couvrirait tout le cycle de vie des actions (demande, instruction, remboursement). Elle réduirait les délais de paiement, allégerait les formalités administratives et produirait des données harmonisées pour le pilotage public. Pour les très petites entreprises (TPE), le CESE propose même une prise en charge intégrale des coûts de formation, avec un choix libre des programmes à partir d’un catalogue en ligne.

Qualité, certification et territorialisation
Le CESE insiste sur la nécessité de garantir la qualité de l’offre. Il recommande la mise en place d’un système de certification et d’accréditation des centres de formation, fondé sur l’expérience, l’expertise métier et les capacités pédagogiques, et non sur de simples agréments administratifs. La validation des acquis de l’expérience doit être généralisée.

Le CESE propose que l’instance nationale élabore un référentiel national de VAE, avec des guides opérationnels par secteurs et par niveaux. L’OFPPP serait alors positionné comme bras opérationnel de cette dynamique, en s’appuyant sur son maillage territorial et son ingénierie de formation. Enfin, le CESE appelle à une territorialisation de la politique de formation continue. Les régions, dans le cadre de leurs compétences, devraient être associées à l’ingénierie de la formation, en partenariat avec les acteurs socio‑économiques. Les Groupements interprofessionnels d’aide au conseil (GIAC) seraient renforcés et repositionnés comme des acteurs structurants de proximité, chargés de la sensibilisation et de l’accompagnement des entreprises locales.

Le CESE souligne également la nécessité d’adapter les modalités d’apprentissage aux contraintes des actifs occupés (formation à distance, formats hybrides, modules de courte durée). Ces flexibilités sont particulièrement importantes pour les travailleurs indépendants, qui ne peuvent pas s’absenter longuement de leur activité.

Hatim Khelladi / Les Inspirations ÉCO

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