Perturbation des routes maritimes, flambée des primes de risque, ruée sur les métaux de l’électrification : le rapport 2026 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) saisit le Maroc à un double tournant historique. Entre financements devenus prohibitifs pour les économies émergentes et obstacles à la transformation industrielle locale, la fenêtre d’opportunité reste étroite. Détails.
La 11e édition du rapport World Energy Investment de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), publiée le 28 mai, agit comme un révélateur des fractures et des recompositions qui traversent l’économie énergétique mondiale. Alors que le conflit au Moyen-Orient ébranle les certitudes les mieux ancrées, le document offre une photographie des flux de capitaux qui dessineront le paysage de demain. Dans ce maelström, le Maroc n’apparaît pas comme un figurant.
Le Royaume est saisi dans les radars de l’AIE à un double tournant, illustrant à la fois les vulnérabilités aiguës des importateurs de combustibles et les opportunités tangibles pour qui sait se positionner sur les chaînes de valeur des ressources critiques. Notre analyse débute par le signal le plus immédiat de la prudence marocaine. Le rapport de l’AIE est sans ambiguïté : «le Maroc a reporté l’approvisionnement de ses infrastructures d’importation de GNL prévues, d’un coût d’un milliard de dollars, dans le cadre d’une réévaluation de ses besoins gaziers à long terme». On ne peut ignorer le contexte tectonique dans lequel s’inscrit cette décision. Le marché mondial du gaz est pris en tenaille.
D’un côté, 2025 a été une année record pour les décisions finales d’investissement dans de nouvelles capacités de liquéfaction, avec plus de 100 milliards de mètres cubes (bcm) approuvés, «dont près de 90% aux États-Unis», précise le rapport. De l’autre, la crise du Moyen-Orient a «retardé les effets de rééquilibrage du marché» et «renouvelé les inquiétudes quant à la fiabilité et au coût du gaz chez les importateurs sensibles aux prix». La perturbation de la confiance dans le transit par le détroit d’Ormuz est au cœur de cette réévaluation.
Le constat de l’AIE est le suivant : «La confiance dans la fiabilité du transit par le détroit d’Ormuz a été profondément ébranlée, et pourrait rester fragile même une fois qu’une résolution au conflit immédiat sera trouvée». Pour un pays comme le Maroc, qui ne dispose d’aucune production domestique significative et doit articuler sa stratégie d’importation autour d’une volatilité devenue structurelle, la suspension est un aveu de lucidité stratégique. À quoi bon s’engager dans des infrastructures onéreuses de regazéification si les volumes qataris, censés irriguer le marché, sont retardés ? L’AIE confirme que les deux premiers trains de l’expansion de North Field East au Qatar, dont 11 bcm/an étaient attendus pour le troisième trimestre 2026, «seront probablement retardés de plus d’un an». Ce report marocain contraste avec la frénésie d’investissements observée ailleurs.
Le rapport note qu’«un record de 140 bcm de nouvelles capacités de regazéification ont été mises en service en 2025, avec des dépenses d’investissement totalisant plus de 20 milliards de dollars». Mais ces chiffres agrégés masquent une réalité géographique : l’Europe a absorbé la moitié de ces investissements en réaction à l’invasion russe de l’Ukraine. Le Maroc, lui, observe et temporise. Disons que c’est la conséquence directe d’un monde où la manière dont l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz, et une grande partie de l’économie mondiale, peut être perturbé en bloquant une voie navigable de 50 km de large, ne sera pas vite oubliée.
Le Maroc se donne le temps de voir si la vague de projets américains, qui peinent face à l’inflation des coûts, offrira une alternative plus sûre et plus abordable que le corridor moyen-oriental. Soulignons qu’environ 30% des projets en construction ont connu des dépassements de coûts, ajoutant environ 15 milliards de dollars aux dépenses totales.
La dépendance pétrolière et l’ombre portée des raffineries endommagées
Au volet gazier s’ajoute une vulnérabilité pétrolière que les données de l’AIE quantifient de manière implacable. La section régionale Afrique révèle que «la part des importations en provenance du Moyen-Orient pour l’Afrique est de 37% pour le pétrole». Cela signifie que plus d’un tiers du brut et des produits raffinés consommés sur le continent transitent par une zone de guerre. Le conflit n’a pas seulement perturbé les routes maritimes ; il a physiquement détruit l’outil de raffinage.
L’AIE recense plus de 30 installations énergétiques endommagées, dont des raffineries et des usines pétrochimiques. Le cas de la raffinerie Bapco à Bahreïn est emblématique : «Bapco a déclaré un cas de force majeure et a été contrainte de donner la priorité à l’approvisionnement domestique lorsque sa capacité de près de 400.000 barils par jour a été endommagée par des frappes de drones». Des perturbations en amont qui ont des répercussions directes sur les importateurs. L’AIE note que le conflit «pourrait inciter les gouvernements à se méfier davantage d’une forte dépendance aux importations de produits pétroliers» et «entraîner une augmentation des dépenses pour constituer des stocks commerciaux et stratégiques».
Le Maroc, en sa qualité d’importateur net, subit de plein fouet cette logique de prix et de rareté, alors même que les investissements mondiaux dans le raffinage sont en chute libre, «en baisse de 15% à un peu plus de 40 milliards de dollars» en 2026. L’équation est complexe : des sources d’approvisionnement dégradées, des primes de risque qui explosent, et un marché des produits finis qui se contracte. La suspension du projet GNL s’inscrit ainsi dans un questionnement plus large sur l’allocation optimale des ressources financières face à une facture énergétique qui promet d’être salée.
L’émergence du Maroc comme pôle des minéraux critiques
Le deuxième projecteur braqué par l’AIE sur le Maroc est d’une tout autre nature, et témoigne d’une transformation structurelle prometteuse. Dans la section consacrée aux minéraux critiques, l’agence établit un lien direct entre la transition énergétique mondiale et le sous-sol africain. «La part de l’Afrique dans les investissements miniers mondiaux est passée de 14% à 19% au cours de la dernière décennie», note le rapport.
Et au sein de cette dynamique, trois pays sont explicitement désignés comme les principaux bénéficiaires de la croissance des investissements dans le cuivre : «la République Démocratique du Congo, le Maroc et la Zambie». L’on ne peut que souligner la portée de cette mention. Le cuivre est le métal de l’électrification, et le rapport insiste sur son rôle central : alors que les investissements dans les métaux de batterie se sont effondrés, l’investissement dans le cuivre a augmenté de 8%, soulignant son rôle central dans l’électrification. La trajectoire est d’autant plus remarquable que le rapport note que «les dépenses minières greenfield ont doublé, passant d’environ 3,5 milliards de dollars en 2016 à un peu plus de 7 milliards de dollars en 2024», et que «plus de 90% de cette croissance s’est concentrée sur le cuivre».
Le Maroc se trouve ainsi propulsé dans le trio de tête continental de cette recomposition des flux d’investissement productif. Cependant, l’analyse ne saurait être complète sans en souligner les limites structurelles que l’AIE pointe. La volonté des États africains de capter plus de valeur ajoutée est réelle. Depuis 2023, 13 pays africains ont imposé des interdictions d’exportation sur les minéraux critiques pour tenter d’accroître la transformation locale. Mais les obstacles restent colossaux. Le diagnostic est lapidaire : «La rareté de l’eau, les pénuries d’électricité ainsi que le manque d’infrastructures et de capital humain empêchent la région de capturer une plus grande part de la valeur en aval».
Le Maroc, qui a fait de la montée en gamme industrielle un axe stratégique, est directement interpellé par ce constat. L’investissement minier ne se traduit pas encore par une percée équivalente dans le raffinage, où «malgré l’émergence de nouveaux projets, l’investissement ne montre qu’une légère croissance au cours de la dernière décennie, atteignant 2,5 milliards de dollars en 2024». L’enjeu pour le Royaume est de dépasser ce plafond de verre, faute de quoi il restera un fournisseur de matières premières brutes, aussi critiques soient-elles, dans un marché où la valeur se concentre sur les maillons industriels dominés par la Chine, qui «représente environ 75% de l’investissement manufacturier total dans les énergies propres en 2025, y compris 80% de la capacité de la chaîne d’approvisionnement en batteries lithium-ion».
Le coût du capital comme obstacle systémique
Le décryptage des enjeux marocains ne peut faire l’impasse sur la dimension macro-financière, tant les conditions de financement sont devenues un facteur discriminant dans la compétition énergétique mondiale. L’AIE dresse un tableau alarmant pour les économies émergentes. «Le conflit au Moyen-Orient a déclenché une volatilité sur les marchés financiers, ralentissant les décisions d’investissement à court terme et poussant à la hausse les coûts de financement à long terme», peut-on lire. Les données agrégées pour l’Afrique fournies par l’AIE sont éloquentes : la prime de risque pays a bondi à 12,95%, tandis que la dépréciation de la devise contre le dollar américain a atteint des proportions vertigineuses.
Pour le Maroc, ces moyennes continentales, bien qu’à nuancer, rappellent une réalité implacable explicitée par l’AIE : «Les entreprises de ces marchés sont particulièrement exposées car les coûts de financement sont déjà au moins le double de ceux des économies avancées et de la Chine, et de nouvelles augmentations pourraient réduire les rendements des projets en dessous des niveaux acceptables pour les investisseurs». Un renchérissement du capital qui frappe de manière asymétrique.
L’AIE est formelle : «Si les coûts d’emprunt restent élevés plus longtemps, les technologies à forte intensité capitalistique seront affectées de manière disproportionnée, y compris les technologies à faibles émissions qui ont généralement des coûts initiaux élevés mais des coûts d’exploitation beaucoup plus faibles que les alternatives fossiles».
Pour le Maroc, qui ambitionne de développer des projets massifs dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, ce diagnostic résonne comme un avertissement. La robustesse des énergies propres en matière de sécurité énergétique joue en leur faveur, mais l’équation financière se durcit. Notons que, dans ce contexte, la suspension du terminal GNL peut aussi se lire comme un arbitrage financier : dans un monde où les liquidités se raréfient, immobiliser un milliard de dollars dans une infrastructure dont le business model est ébranlé par la géopolitique devient un luxe que peu d’États peuvent se permettre.
L’AIE observe par ailleurs une mutation profonde dans les sources de capitaux, avec une implication croissante des investisseurs institutionnels dans les entreprises énergétiques, y compris publiques. Une présence accrue qui complexifie l’équilibre entre les intérêts nationaux et les rendements pour les actionnaires, en particulier en période de volatilité des marchés. Pour le Maroc, cela implique une marge de manœuvre qui pourrait se réduire, car les exigences de rentabilité financière entrent parfois en contradiction avec les impératifs de souveraineté énergétique.
Le soleil et l’électron : la promesse d’une résilience domestique
Dans ce paysage de contraintes, le rapport esquisse une voie de sortie qui correspond aux atouts structurels du Maroc : le développement massif des ressources domestiques propres. Les experts en transition énergétique souligneront que la dynamique continentale est enclenchée.
L’AIE révèle que «15 pays africains ont signalé des importations solaires record de plus de 400 millions de dollars au premier trimestre 2026, contre 650 millions de dollars pour l’ensemble de 2025». Même si le Maroc n’est pas explicitement nommé dans ce segment, ce chiffre continental valide la pertinence d’une stratégie de déploiement solaire et éolien dans un pays dépendant du pétrole moyen-oriental. L’argumentaire de l’AIE sur le lien entre énergies propres et sécurité économique est sans appel.
«Ces investissements dans les énergies renouvelables, le nucléaire, l’électrification et l’efficacité au cours de la dernière décennie ont tangiblement amélioré la sécurité énergétique dans les principales régions importantes de combustibles et réduit les émissions», explique le rapport.
La quantification est précise : pour cinq grandes régions importantes (dont l’Inde et l’Asie du Sud-Est), «ces investissements ont permis d’éviter environ 260 milliards de dollars de coûts d’importation de combustibles fossiles en 2025», un tiers de ces économies provenant directement des renouvelables. Bien que l’Afrique ne soit pas dans ce groupe de calcul, le mécanisme est parfaitement transposable à un pays comme le Maroc. Chaque mégawatt installé est une ligne de défense contre une facture libellée en dollars et exposée à la volatilité du détroit d’Ormuz.
La poussée de l’électrification, que l’AIE qualifie d’«ère de l’électricité», est un autre signal fort. Les dépenses électriques (réseaux, stockage, production) représentent désormais près de 60% de l’investissement énergétique mondial. L’agence se félicite d’un «rééquilibrage bienvenu» en faveur des réseaux, dont les dépenses mondiales bondissent à 550 milliards de dollars.
Pour le Maroc, cette tendance globale signifie que les bailleurs de fonds et les partenaires techniques internationaux sont structurellement tournés vers le soutien aux infrastructures électriques. Cependant, là encore, le rapport pointe les goulets d’étranglement qui menacent les ambitions marocaines : «Les contraintes sur la vitesse d’expansion du réseau, y compris la lenteur des autorisations dans de nombreux cas, soulignent l’importance d’investir dans une utilisation plus intelligente et plus efficace de l’infrastructure existante».
Entre le marteau de la crise moyen-orientale et l’enclume de la compétition industrielle
En définitive, le rapport World Energy Investment 2026 de l’AIE ne raconte pas une histoire unique, mais la confrontation de deux forces qui travaillent le Maroc. La première est la force du choc : une dépendance résiduelle mais encore significative au pétrole du Golfe qui expose le pays à une instabilité systémique, et un marché gazier si incertain qu’il justifie le report d’un investissement structurant d’un milliard de dollars. La seconde est la force de l’opportunité : l’affirmation d’un positionnement stratégique dans les minéraux critiques, couplée aux bénéfices tangibles que procure le déploiement d’une capacité électrique bas-carbone domestique. Le Maroc, tel qu’il apparaît dans les radars de l’AIE, est un pays qui sait faire preuve de retenue tactique (en suspendant son projet GNL) tout en capitalisant sur ses avantages comparatifs (le cuivre, le solaire).
Ainsi, la conclusion du rapport résonne comme une feuille de route implicite pour le Royaume: «Le conflit au Moyen-Orient renforce un basculement vers la sécurité, la confiance et la diversité comme considérations clés lors du choix des projets et des partenaires énergétiques, aux côtés des coûts, des prix et de la performance environnementale».
Pour un pays qui mise sur une intégration industrielle poussée et une décarbonation de son mix, l’alignement avec cette nouvelle grammaire de l’énergie mondiale est une validation stratégique. L’ère qui s’ouvre, marquée par la quête de résilience et de diversification des chaînes d’approvisionnement, offre une fenêtre d’opportunité unique. À condition, comme le rappelle l’AIE, que les obstacles au financement et à la montée en gamme industrielle ne viennent pas, à leur tour, bloquer le chemin.
Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO
A regarder aussi

