Un chiffre suffit parfois à résumer une stratégie économique entière. En 2024, l‘Union européenne a encaissé 3,8 milliards d’euros d’amendes infligées aux grandes entreprises américaines de la tech. Dans le même temps, l’ensemble des entreprises européennes du numérique cotées en Bourse n’a rapporté que 3,2 milliards d’euros d’impôt sur les sociétés. Autrement dit : l’Europe gagne davantage d’argent en sanctionnant la tech étrangère qu’en taxant la sienne.

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Ce constat devrait alerter bien au-delà des cercles spécialisés. Une économie saine vit de la création de valeur, de la croissance de ses entreprises, de leurs profits et des emplois qu’elles génèrent. Elle ne se finance pas durablement par la pénalisation de celles des autres. Les États-Unis remplissent leurs caisses grâce à Apple, Google, Microsoft ou Nvidia. L’Europe, elle, leur adresse des factures.

​L’Europe a progressivement choisi le rôle du régulateur plutôt que celui du producteur

À court terme, la tentation est grande de s’en féliciter. Ces amendes alimentent les budgets publics et donnent l’illusion d’une puissance régulatrice retrouvée. Mais à long terme, elles constituent un aveu d’échec stratégique. Car derrière ces sanctions se cache une réalité bien plus préoccupante : l’incapacité chronique du continent à faire émerger des champions technologiques de rang mondial.

Que s’est-il passé ? L’Europe a progressivement choisi le rôle du régulateur plutôt que celui du producteur. Elle excelle dans la fabrication de normes, de procédures, de contrôles et de sanctions. Comme le dit justement Jean-Louis Borloo : « On était un pays de producteurs, d’ingénieurs, d’agriculteurs, […] et on est devenu un pays d’inspecteurs, de contrôleurs […] . » Le résultat est sans appel : peu de leaders technologiques, peu de profits, peu d’emplois hautement qualifiés et donc peu d’assiette fiscale.

On objectera que cette régulation protège le consommateur et garantit la concurrence. C’est vrai, et c’est précisément là que le piège s’est refermé. Pendant vingt ans, l’Europe a fait le choix politique de privilégier le consommateur à court terme : des prix plus bas, une concurrence fragmentée, des géants empêchés de grandir. Mais ce choix a eu un coût stratégique immense. En bloquant les concentrations et les effets de taille, elle a empêché l’émergence de groupes capables d’investir massivement, d’innover et de s’imposer à l’international. Fatale erreur.

​Un paradoxe politique devenu une tragédie économique

Nous avons tué notre industrie, perdant une source précieuse de gains de productivité, pour nous concentrer sur les services. Le consommateur européen achète moins cher, tant mieux pour lui. Mais il achète surtout des produits conçus ailleurs, vendus par des entreprises étrangères qui captent l’essentiel de la valeur. L’Europe ne récupère ni les profits ni les emplois, seulement les amendes. La protection finit par tuer ce qu’elle prétend défendre.

Nous sommes face à un paradoxe politique devenu une tragédie économique. L’Europe déplore sa dépendance technologique tout en entretenant méthodiquement les règles qui la rendent structurelle. Elle punit ceux qui réussissent, au lieu de créer les conditions pour réussir elle-même.

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La question n’est donc plus technique, elle est politique. Veut-on une Europe qui se contente de surveiller, de contrôler et de sanctionner, ou une Europe capable de produire, d’innover et de dominer les technologies stratégiques du XXIe siècle ? À force de se vivre comme une puissance normative, le continent a renoncé à être une puissance industrielle et technologique. Or on ne finance pas un modèle social, une souveraineté et une influence mondiale avec des procès et des amendes. Tant que l’Europe préférera le confort moral de la régulation à l’exigence risquée de la création, elle restera dépendante des autres pour sa croissance, ses emplois et ses recettes fiscales. Et continuera à tirer ses ressources non de ses réussites, mais de l’échec qu’elle inflige aux autres.

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