Les inventaires de la biodiversité réservent souvent leurs plus
grandes surprises là où les naturalistes ont le moins mis les
pieds. Au cœur d’une dorsale gorgée d’eau qui alimente quatre
grands fleuves d’Afrique australe, un coin de nature restait
presque vierge de relevés scientifiques. Les nouvelles espèces
qu’une équipe internationale y a repérées en quelques semaines
dessinent un sanctuaire bien plus riche que prévu, de l’araignée
fluorescente au criquet cuirassé.
Seize spécialistes sur un plateau presque vierge
En février, seize spécialistes africains et internationaux ont
rejoint le plateau de Lisima, dans les hauts plateaux angolais.
Leur mission, baptisée Cassai Life Atlas, vise à dresser un
inventaire précis de cette région encore peu explorée. Le massif
joue un rôle immense, car il nourrit les bassins du Congo, de
l’Okavango, du Zambèze et du Cuanza. Mené par The Wilderness Project, fondé par
l’explorateur Steve Boyes, ce relevé prolonge les campagnes de
l’Okavango Wilderness Project. Selon ses auteurs, il offre l’image
la plus fine jamais obtenue de cette région.
Le plateau avait déjà commencé à intriguer les chercheurs. En
2024, l’équipe de Steve Boyes y avait filmé un spectaculaire «
éléphant fantôme ». Cette population géante, longtemps entourée de
récits presque légendaires, aurait survécu dans l’isolement de ces
paysages reculés. Elle s’y serait aussi adaptée, loin des zones les
plus fréquentées. Peu à peu, Lisima apparaît donc comme l’un des
derniers grands espaces sauvages d’Afrique encore largement
méconnus.
L’inventaire confirme cette impression de monde à peine ouvert.
Les chercheurs ont recensé 103 espèces de libellules et de
demoiselles, dont 8 encore inconnues de la science. Ils ont aussi
identifié 8 nouveaux papillons de nuit. À cela s’ajoutent déjà 3
sauterelles, criquets et katydidés jamais décrits. Et la liste
pourrait encore s’allonger, une fois les spécimens étudiés en
laboratoire.
© Nicky Bay/The Wilderness
Project
Cette
araignée en forme de coccinelle photographiée sur le plateau serait
une nouvelle espèce.
Une araignée qui brille en bleu sous les ultraviolets
Parmi les trouvailles les plus déroutantes figure une
araignée-crabe couronnée qui émet une lueur bleue dès qu’on
l’éclaire aux ultraviolets. Une autre araignée, tisseuse de toiles
orbiculaires, copie à s’y méprendre la robe d’une coccinelle
toxique pour dissuader ses prédateurs de l’attaquer.
Cette ressemblance n’a évidemment rien d’un simple hasard. En
copiant un insecte que les oiseaux apprennent à éviter, l’araignée
gagne une forme de protection sans produire de toxine. La lueur
bleue de l’araignée-crabe, en revanche, reste plus mystérieuse.
Pour l’instant, elle s’ajoute aux nombreuses énigmes que ce massif
impose aux naturalistes. Toutes ces bestioles restent encore des
espèces candidates. Elles devront donc être décrites formellement
avant d’entrer dans les catalogues scientifiques.

© Nicky
Bay/The Wilderness Project
Un criquet en armure au cœur de ces
nouvelles espèces
Le dernier venu intrigue autant qu’il rebute. Ce katydidé bardé
d’une carapace pourrait, comme certains de ses cousins, projeter
son propre sang, l’hémolymphe, pour décourager un assaillant trop
curieux. La parade, brutale et collante, complète un arsenal de
défenses déjà bien fourni dans ces herbes.
Le massif, que ses habitants nomment Lisima Lya Mwono, « la
source de vie », a été classé en 2025 zone humide d’importance
internationale. Ses 5,4 millions d’hectares abritent des
nappes souterraines qui irriguent 110 000 kilomètres carrés
d’écosystèmes alentour, et l’équipe réclame désormais une
protection renforcée le temps d’achever l’identification des
spécimens.