Le Touvet (38), 7 juin 2026 – Dans le petit cimetière, devant la tombe de Claude Piegts, de jolies fleurs ont été déposées. Une plaque funéraire lui rend honneur avec ces mots sur trois lignes :

« On pense, À lui, Sans cesse. »  

Les premières lettres de chaque ligne forment un acronyme : OAS. Condamné à mort par la France en 1962, Claude Piegts était un terroriste de l’Organisation armée secrète, le groupe d’extrême droite contre l’indépendance de l’Algérie, responsable de nombreux attentats. 

 Les pieds-noirs d’Isère se rendent chaque année devant la tombe de Claude Piegts pour lui rendre hommage.Les pieds-noirs d’Isère se rendent chaque année devant la tombe de Claude Piegts pour lui rendre hommage.
/ Crédits : Margaux Houcine

Chaque année, dans la vallée de Grenoble, face aux montagnes, une trentaine de nostalgiques de l’Algérie française déposent des gerbes sur la tombe du terroriste. Il n’y a pas de larmes qui coulent sur les visages fermés des soutiens de l’OAS. Claude Piegts n’était un proche pour personne, mais la rancœur ne passe pas. « Il y a 64 ans, un soldat est mort assassiné pour avoir défendu la France », lance Georges Botella, vice-président de la Fédération nationale des rapatriés (FNR), qui organise l’événement. La troupe commémore également Albert Dovecar, Roger Degueldre et Jean Bastien-Thiry, tous déserteurs de l’armée coloniale française après la décision du gouvernement de Gaulle de mener un référendum sur l’autodétermination de l’Algérie. Fervents défenseurs de la colonisation, ils sont devenus des membres de l’OAS. Chacun d’entre eux a pris part à la guerre menée par l’organisation terroriste contre les indépendantistes algériens du Front de libération nationale (FLN), et plus généralement contre la population.

Georges Botella, vice-président de la Fédération Nationale des Rapatriés est venu rendre hommage à Claude Piegts. Georges Botella, vice-président de la Fédération Nationale des Rapatriés est venu rendre hommage à Claude Piegts.
/ Crédits : Margaux HoucineDes symboles pour l’extrême droite

Les commémorés du jour ont un sacré passif. Roger Degueldre est le créateur des commandos Delta, bras armé de l’OAS. Avec Claude Piegts et Albert Dovecar, il a participé à l’assassinat de Roger Gavoury, commissaire central d’Alger qui enquêtait sur l’OAS. Jean Bastien-Thiry, quant à lui, a organisé et dirigé l’attentat du Petit-Clamart en 1962 contre Charles de Gaulle, où 150 balles ont été tirées sur la Citroën DS du président de la République. Des faits dont Georges Botella ne veut pas entendre parler : 

« Il faut qu’on arrête avec l’OAS, c’était il y a 64 ans. Nous on vient juste déposer des fleurs, sans manœuvre politique. » 

Georges Botella n’a pas hésité à sortir ses pin’s arborant le drapeau français et le symbole des pieds-noirs.Georges Botella n’a pas hésité à sortir ses pin’s arborant le drapeau français et le symbole des pieds-noirs.
/ Crédits : Margaux Houcine

L’événement est pourtant très chargé de sens. L’autre co-organisateur de la cérémonie est l’association pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus de l’Algérie française (Adimad). Cette amicale des anciens de l’OAS et de leurs soutiens se fait le relais de l’idéologie de l’organisation qui a fait plus de 2.500 victimes. Quant au président de la FNR Jean-Claude Canié, dans son discours d’hommage à Claude Piegts, il clame que « la présence française en Algérie ne fut pas un crime contre l’humanité ». Albert Roland, président de l’Association « Souvenirs du 26 mars 1962 » – en référence au massacre par la police française de 80 pieds-noirs à Alger qui protestaient contre l’indépendance de l’Algérie –, tente lui de redorer l’image de l’OAS en se rappelant de ces hommes comme des « résistants ».

Sur l’un des drapeau porté par l’Adimad est inscrit « Mémoire de la Résistance - Algérie Française ».Sur l’un des drapeau porté par l’Adimad est inscrit « Mémoire de la Résistance – Algérie Française ».
/ Crédits : Margaux HoucineUn contre-rassemblement

De l’autre côté du cimetière, une contre-mobilisation milite pour l’interdiction de l’événement. Elle dénonce l’atteinte portée à la mémoire des crimes de la guerre d’Algérie. « Il y a une falsification de l’histoire, une glorification de personnes criminelles », pointe Nedjma, membre du collectif 17 octobre 1961 – qui travaille sur la mémoire du massacre d’Algériens à cette date à Paris, lors d’une manifestation durant laquelle certains ont été noyés dans la Seine. La militante rappelle que l’OAS et le commando Delta n’étaient « pas des citoyens lambda » : 

« Ils ont pris les armes parce qu’on supprimait leur empire colonial, et ce à contre-courant du vote des deux peuples pour l’indépendance. Cette domination coloniale était meurtrière. »

Nedjma, membre du collectif 17 octobre 1961 et Claude, du réseau de lutte contre le fascisme, sont venues de Grenoble pour participer au contre-rassemblement.Nedjma, membre du collectif 17 octobre 1961 et Claude, du réseau de lutte contre le fascisme, sont venues de Grenoble pour participer au contre-rassemblement.
/ Crédits : Margaux Houcine

Elle pointe : « Est-ce qu’on s’imaginerait aujourd’hui célébrer Pétain ou le régime de Vichy ? Ces gens n’ont pas digéré l’abandon de l’ordre colonial. » À cette contre-manifestation, il y a aussi Claude, une pancarte « OAS assassins » à la main. Membre locale du réseau de lutte contre le fascisme, cela fait des années qu’elle milite sur ce front. Pour elle, ces liens ne sont pas surprenants, car la bataille de l’OAS reste un symbole « du suprémacisme blanc », conclut-elle. 

Des fascistes d’hier, tortionnaires en Algérie, aux identitaires d’aujourd’hui

Les organisations vieillissantes du jour comptent bien sur le relais des jeunes générations pour perpétuer la mémoire de l’Algérie française. Les groupes nationalistes de la région répondent à l’appel, comme Valyor Chambéry, groupuscule néofasciste, déjà présent à la cérémonie en 2025, ou encore l’Active club local, une organisation interfaf, présente en 2023. Face à ces mouvements violents, l’organisateur Georges Botella se félicite : 

« Nos jeunes en France devraient tous être comme eux. »

Mais pour la FNR et l’Adimad, la commémoration de Claude Piegts est aussi le symbole de batailles politiques actuelles de l’extrême droite, comme celle contre l’immigration. « Tous ces gens qui mettent les migrants en avant ! La France est foutue, on va être bouffés », s’est par exemple énervé par téléphone le vice-président de la FNR à la veille de la commémoration.

Ces associations peuvent compter sur le soutien de personnalités d’extrême droite. Certains anciens du Front national ont gardé l’histoire du parti lepéniste, défenseur historique de l’Algérie française, chevillée au corps. C’est le cas par exemple de Franck Sinisi, qui ne manque pas le rendez-vous depuis plusieurs années. L’ex-élu FN a été évincé en 2017 après sa condamnation pour incitation à la haine raciale. Il a proposé de « récupérer les dents en or » des Roms pour « les nourrir et les loger ». Il a également été soupçonné d’avoir déposé des morceaux de porc devant une salle de prière musulmane de Fontaine en janvier 2026- cette affaire doit être jugée ce 10 juin. C’est aussi le cas d’Alexandre Gabriac – autre ex-membre du Front national exclu du parti en 2011 après la publication d’une photo l’immortalisant en train d’effectuer un salut nazi – qui est venu en 2016.

Franck Sinisi (en noir), ex-élu RN condamné en 2017 pour incitation à la haine raciale, est présent depuis plusieurs années à l’hommage de Claude Piegts.Franck Sinisi (en noir), ex-élu RN condamné en 2017 pour incitation à la haine raciale, est présent depuis plusieurs années à l’hommage de Claude Piegts.
/ Crédits : Margaux HoucineNe manquez rien de StreetPress,
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