À l’approche de la Coupe du monde 2030, le Conseil économique, social et environnemental invite à replacer le comportement civique au cœur des politiques publiques. Dans un avis présenté mercredi à Rabat, l’institution présidée par Abdelkader Amara dresse un état des lieux des comportements dans les espaces publics, identifie les principales formes d’incivilité et propose une série de mesures destinées à renforcer durablement les valeurs de citoyenneté.

Le comportement civique n’est plus seulement une question de savoir-vivre ou de respect des règles communes. Pour le Conseil économique, social et environnemental (CESE), il constitue désormais un enjeu de développement, de cohésion sociale et de qualité du vivre-ensemble. Réuni mercredi à Rabat pour présenter son avis intitulé «Le comportement civique dans les espaces et lieux publics : vers le renforcement des valeurs de citoyenneté au service du développement durable», le Conseil a livré un diagnostic détaillé des comportements observés dans les espaces publics marocains ainsi qu’une série de recommandations destinées à inverser certaines tendances préoccupantes.

Pour Abdelkader Amara, président du CESE, le comportement civique reflète directement «la qualité du vivre-ensemble» ainsi que le degré de maturité de la relation entre l’individu et la collectivité. L’espace public y est présenté comme un patrimoine commun où se matérialisent les interactions sociales, le respect des règles collectives et l’exercice concret de la citoyenneté.

Un capital civique réel, mais soumis à de nouvelles tensions
Le CESE rappelle que le Maroc dispose d’un héritage historique fondé sur les valeurs de solidarité, d’entraide et de préservation de l’intérêt général. Un patrimoine immatériel qui continue de se manifester lors des périodes de crise ou de catastrophe à travers des élans de mobilisation collective. Toutefois, le Conseil observe l’apparition de comportements qui fragilisent progressivement les conditions du vivre-ensemble. Selon lui, plusieurs facteurs se combinent pour expliquer ces évolutions : transformations des modes de socialisation, montée en puissance des outils numériques, mutations des références culturelles, mais aussi persistance de certaines formes de précarité et d’inégalités.

Le CESE souligne également que de nombreuses initiatives existent déjà. Les établissements scolaires intègrent progressivement les valeurs de citoyenneté dans leurs programmes. Les médias publics multiplient les campagnes de sensibilisation autour de la citoyenneté, de la solidarité ou encore de la sécurité routière. Les institutions religieuses, les structures d’accompagnement des jeunes ainsi que les établissements de réinsertion participent eux aussi à cet effort. Pour autant, l’institution estime que ces actions demeurent souvent dispersées, sectorielles et insuffisamment coordonnées pour produire un changement durable à grande échelle.

Propreté, agressivité et insécurité routière en tête des préoccupations
Pour étayer son analyse, le CESE s’appuie sur une enquête réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 1.012 citoyens, construit à partir des données du Recensement général de la population et de l’habitat 2024. Premier enseignement : la perception globale demeure relativement positive. Ainsi, 7% des personnes interrogées jugent le niveau de civisme «très élevé» et 52% l’estiment «élevé».

À l’inverse, 32% le considèrent «faible» et 9% «très faible». Mieux encore, 59% des répondants estiment que le comportement civique s’améliore au Maroc. Ils sont 24% à considérer qu’il reste stable, tandis que 18% jugent qu’il se dégrade. Lorsqu’ils sont interrogés sur les principales manifestations d’incivilité, les citoyens placent en tête les problématiques liées à la propreté et à l’environnement.

Les déchets, les dégradations et les atteintes au cadre de vie sont cités par 77% des répondants. Viennent ensuite les comportements agressifs, les violences verbales, le harcèlement ou les attitudes hostiles, mentionnés par 74% des personnes interrogées. Enfin, les infractions au Code de la route et les comportements dangereux dans les espaces de circulation arrivent en troisième position avec 40%. Les espaces les plus touchés par ces comportements sont les voies publiques et les espaces urbains (67%), suivis des transports publics (61%), des administrations et services publics (61%) ainsi que des plages et espaces naturels (37%).

Faire du civisme une politique publique à part entière
Face à ces constats, le CESE considère que le renforcement du comportement civique doit devenir un chantier structurant des politiques publiques. Le Conseil identifie trois leviers principaux. Le premier concerne l’éducation à la citoyenneté. L’objectif est de renforcer dès le plus jeune âge l’apprentissage des responsabilités individuelles, du respect des règles communes et de l’intérêt général. Le deuxième repose sur le principe d’exemplarité.

Le CESE insiste sur la nécessité pour les institutions publiques comme privées d’incarner elles-mêmes les comportements qu’elles souhaitent promouvoir. Cela passe notamment par une amélioration continue de la qualité des services publics, des infrastructures et des pratiques de gestion. Enfin, le troisième levier concerne l’application effective des règles. Selon le Conseil, la promotion du civisme ne peut se faire sans un cadre réglementaire appliqué de manière cohérente et équitable afin de prévenir les comportements inciviques et de lutter contre le sentiment d’impunité.

La Coupe du monde 2030 comme accélérateur
Le CESE voit dans l’organisation de la Coupe du monde 2030, conjointement avec l’Espagne et le Portugal, une occasion unique de faire progresser durablement les comportements civiques. Le Conseil propose ainsi le lancement d’un projet national dédié à la promotion du civisme, fondé sur une charte nationale et décliné à la fois au niveau national et territorial. L’institution suggère également d’étudier l’élargissement du périmètre d’action de la structure «Maroc 2030» afin qu’elle participe à la mise en œuvre de ce chantier avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment les collectivités territoriales et la société civile.

Parmi les autres recommandations figurent le renforcement de l’application des sanctions relatives aux atteintes à l’ordre public, la création d’un cadre harmonisé pour les sanctions administratives intégrant des dimensions pédagogiques et de réinsertion, ainsi que l’élaboration d’un code national du comportement civique au sein des services publics. Le Conseil préconise également l’intégration explicite de l’éducation au civisme dans l’ensemble des cycles d’enseignement, dès le préscolaire.

Les manifestations sportives, laboratoires du civisme de demain
Une partie importante de l’avis est consacrée aux manifestations sportives. Pour le CESE, celles-ci constituent à la fois un moteur économique et un puissant vecteur de cohésion sociale. Les événements sportifs génèrent des retombées en matière d’équipements, de services, de sponsoring, de tourisme et d’attractivité territoriale. Ils créent également des espaces de rencontre et d’expression collective favorisant le sentiment d’appartenance.

Toutefois, le Conseil estime que ces bénéfices restent conditionnés à la capacité des acteurs à garantir un environnement sûr et respectueux. Les résultats des consultations citoyennes menées par le CESE sur l’économie du sport sont à ce titre particulièrement révélateurs. Ainsi, 65% des répondants déclarent ne pas assister aux événements sportifs en raison des phénomènes de violence et de hooliganisme. Les questions liées à l’encadrement des supporters, à la sécurité et à l’organisation figurent également parmi les principales préoccupations exprimées en vue de la Coupe du monde 2030.

Pour répondre à ces enjeux, le CESE plaide pour l’émergence d’une véritable citoyenneté sportive reposant sur la prévention, la sensibilisation et la responsabilisation de l’ensemble des acteurs. Trois axes sont mis en avant : le développement d’une culture de la citoyenneté sportive à travers les campagnes de sensibilisation et le rôle des associations de supporters, l’amélioration de la qualité et de l’accessibilité des infrastructures sportives, ainsi que le recours accru aux technologies numériques et à l’intelligence artificielle pour optimiser la gestion des flux, la sécurité et l’organisation des événements.

La leçon de la «vitre brisée»
Pour conclure sa présentation, Abdelkader Amara s’est appuyé sur la célèbre théorie de la «vitre brisée». Popularisée aux États-Unis, cette approche considère que les signes visibles de désordre dans l’espace public — dégradations, saleté ou négligence — créent un sentiment d’impunité et favorisent progressivement l’apparition de comportements plus graves s’ils ne sont pas traités rapidement. L’expérience menée à New York dans les années 1990 a montré qu’une intervention précoce sur les infractions mineures, associée à une amélioration du cadre urbain, pouvait contribuer à renforcer le sentiment de sécurité et le respect des règles collectives. Une illustration que le président du CESE juge particulièrement pertinente à l’heure où le Royaume se prépare à accueillir plusieurs rendez-vous internationaux majeurs. Pour l’institution, l’enjeu dépasse largement la seule question du respect des espaces publics : il s’agit de faire du civisme un levier durable de cohésion sociale, d’attractivité territoriale et de développement.

Rabei Benkiran / Les Inspirations ÉCO

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