Finances News Hebdo : Le Maroc bénéficie de nombreux accords de libreéchange. Quel rôle ces accords ont-ils joué dans la dynamique du commerce extérieur marocain ? Ontils amélioré le niveau des exportations ?

Khalid Doumou : Le Royaume du Maroc, me semble-t-il, n’a pas réellement bénéficié de l’immense vague d’Accords de libre-échange (ALE) signés depuis le courant des années 1990 (une cinquantaine d’accords). D’ailleurs, la tendance mondiale actuelle est plus à la recherche de synergies productives multilatérales, dans le cadre d’économies désormais semi-libérales en quête d’une plus grande souveraineté industrielle et technologique, que dans la construction d’instances supranationales devant régir les échanges commerciaux mondiaux, comme c’était le cas de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans un passé pas si lointain. L’époque actuelle est plus celle de la construction de partenariats stratégiques lors de déplacements officiels de chefs d’État, accompagnés de décideurs politiques et économiques devant poser les jalons de partenariat public-privé devant bénéficier aux deux pays, dans un ensemble de domaines où ces deux pays peuvent mutuellement bénéficier de l’apport du partenaire étranger.

Ce genre d’accords se matérialise d’ailleurs très bien dans la Déclaration relative au «Partenariat d’exception renforcé» entre le Royaume du Maroc et la République française, qui est un parfait exemple illustrant cette nouvelle tendance de renouveau d’un multilatéralisme pragmatique (22 accords stratégiques sectoriels signés par les deux pays). A une période charnière de reconstruction d’une économie mondiale surendettée et en mal de croissance, notre modèle de développement économico-politique est d’ailleurs très bien pensé. Il encourage à la fois les IDE, les partenariats stratégiques entre entreprises leaders sur leur marché, et le redéploiement d’un savoir-faire bancaire et industriel vers des partenariats sud-sud pour lesquels notre Souverain Mohammed VI Finances News Hebdo : Le Maroc bénéficie de nombreux accords de libreéchange. Quel rôle ces accords ont-ils joué dans la dynamique du commerce extérieur marocain ? Ontils amélioré le niveau des a énormément œuvré depuis le début de son règne en 1999, et jusqu’au jour d’aujourd’hui. La dynamique de notre commerce extérieur repose sur une devise stable, une main-d’œuvre bon marché par rapport à nos voisins européens, et une gouvernance financière, administrative et technique ayant fait ses preuves à l’échelle du continent africain depuis maintenant au moins trois décennies. Sans oublier la stabilité politique dont jouit le Royaume, lequel atout n’est pas des moindres lorsque l’on sait ce qui se passe dans de nombreuses régions du monde actuellement. Et puis, il ne vous a sûrement pas échappé récemment que l’Indice d’industrialisation en Afrique en 2025 a couronné les efforts du Maroc en matière industrielle, en le plaçant devant l’Afrique du sud à la première place. Ce qui est une première historique dans ce classement qui révèle une tendance de fond de ce que le Maroc a pu accomplir depuis plus de vingt ans en termes de saut technologique.

 

F. N. H. : Dans un contexte international marqué par la recomposition des routes commerciales, pensez-vous que le Maroc devrait revoir à son tour sa stratégie d’ouverture commerciale ?

Kh. D. : Il est évident aujourd’hui que la bonne gouvernance étatique marocaine n’est plus une gageure, mais une réalité palpable et perceptible sur le terrain. Avec un taux de croissance de 4,9% en 2025, prévue à 5% en 2026, le Maroc est en train de se poser en partenaire économique de plus en plus fiable pour les Etats-Unis et la zone EMEA (Europe, Middle-East and Africa). De nombreuses entreprises manufacturières mondiales et de plus en plus de nos pays amis et frères africains misent sur le Maroc comme le point d’ancrage et d’appui de leur souveraineté économique et financière. Et ceci est dû en grande partie au changement de statut régional dont est en train de bénéficier le Maroc grâce à la politique éclairée du Roi Mohammed VI. En termes d’accords de partenariats industriels réussis, et de politique de grands travaux d’infrastructures engageant un ensemble de pays africains frères, le nouveau positionnement du Maroc sur la scène internationale est on ne peut plus flatteur. Et avec la Coupe du monde 2030 en ligne de mire, notre pays ne devrait pas trop souffrir de la recomposition supposée des routes commerciales actuelles. Bien au contraire, le Maroc est en train de réaliser un effort colossal en matière d’élargissement de ses capacités de transport et logistique aérienne, aéroportuaire, routière et portuaire. L’énorme réussite commerciale du port de Tanger Med et l’essor de la LGV (Ligne à grande vitesse) devant très bientôt relier Tanger à Marrakech, ont tôt fait de convaincre les derniers sceptiques de l’importance de la création de nouvelles escales portuaires stratégiques en Méditerranée (Complexe industriel de Nador West Med) et sur l’Atlantique sud marocain (Port de Dakhla).

 

F. N. H. : Comment le tissu productif, et notamment la TPE, peut faire face à cette concurrence supplémentaire ?

Kh. D. : La PME marocaine est à 93% familiale et représente toujours 98% du tissu économique marocain. Le défi actuel du Maroc est de réussir à étoffer davantage ce tissu économique par l’éclosion de nouveaux champions nationaux pouvant rivaliser sur des marchés d’exportation de plus en plus difficiles à pénétrer (barrières légales et procédurières, douanières et tarifaires, et tickets d’entrée parfois exorbitants sur certains marchés à très forte intensité capitalistique). La PME familiale a du mal à pérenniser son existence au-delà de la troisième génération de dirigeants, et cela est un phénomène global auquel notre pays n’échappe pas. Les PME doivent donc s’adapter ou périr. Le processus de destruction créatrice n’a jamais été autant d’actualité. Pensé à l’origine par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter et remis au goût du jour récemment par le prix Nobel d’économie 2025, le Français Philippe Aghion, ce processus a mué assez profondément depuis les premières théories Schumpétériennes du siècle précédent. Celui-ci avait théorisé par le passé que l’innovation rendait les anciennes technologies obsolètes et détruisait des emplois, tout en créant de nouveaux secteurs et de nouvelles richesses. Philippe Aghion explique aujourd’hui que la croissance provient de la R&D et des entreprises qui innovent pour déloger les leaders en place. C’est donc dans la consolidation d’entreprises (FUSA : Fusions et acquisitions) que de nombreuses PME et startups technologiques trouvent leur salut, en étant revendues aux plus offrants des acquéreurs, ou en grandissant suffisamment de manière endogène pour entrer en Bourse. La transmission d’entreprises familiales n’étant pas toujours réalisable vers des descendants en filiation directe ou indirecte, les fondateurs d’entreprises et leurs successeurs, descendants familiaux ou nommés par les Conseils d’administration de grands groupes non cotés en Bourse doivent absolument réfléchir à la meilleure manière de garantir la soutenabilité de la société et sa durabilité durant les générations à venir. S’agripper bec et ongles à une société familiale qui périclite n’est bien entendu jamais la solution la plus soutenable à moyen et long terme.

 

F. N. H. : Face au déficit commercial grandissant, la ZLECAf, un marché de plus d’1 milliard de consommateurs, peut-elle représenter une opportunité à saisir afin d’améliorer la balance commerciale ?

Kh. D. : Repenser l’opportunité de l’intégration économique africaine dans le cadre de la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine) serait bien entendu une aubaine pour plus de 50 pays africains, s’ils décidaient enfin de faire fonctionner un véritable bassin de plus de 1,3 milliard de consommateurs pour stimuler le commerce intra-africain, surtout si l’on sait que la taille de ce marché devrait presque doubler en l’espace d’une génération (2,5 milliards d’Africains en 2050). Le manque de profondeur du marché domestique étant un leitmotiv pour un très grand nombre de pays africains, désireux de créer des licornes (1 Mrd de $ de CA), la baisse des droits de douane jusqu’à hauteur de 90% ne peut que libérer le potentiel des échanges commerciaux intra-africains. Je suis absolument convaincu que le salut de l’Afrique passera inéluctablement par des stratégies d’alliances bilatérales ou multilatérales au sein d’un continent qui n’a pas encore tiré pleinement profit des dividendes d’une intégration économique, même partiellement réussie. Tous les autres continents ont saisi l’importance de la synergie collective en termes de construction d’un développement économique, social et environnemental.

Le protocole d’accord de la ZLECAf est novateur et adapté à la réalité de notre continent. Il oblige les États parties à prendre des mesures pour aider les femmes et les jeunes commerçants à tirer parti des possibilités offertes par la ZLECAf. Ces mesures comprennent l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires et la fourniture d’informations commerciales, de formations et d’autres formes d’assistance technique (notamment en ce qui concerne l’amélioration de la productivité et de la capacité d’exportation). Il favorise l’accès au financement, une contrainte majeure pour les femmes et les jeunes commerçants transfrontaliers, et les soutient dans d’autres domaines spécifiques tels que la protection des droits de propriété intellectuelle (par exemple en les aidant à enregistrer leurs inventions en vue de leur protection), la concurrence et le commerce numérique. Il accorde une attention particulière aux petits commerçants transfrontaliers en Afrique, qui sont principalement des femmes et des jeunes. Il exige que les États parties prennent des mesures pour les soutenir, notamment en simplifiant les systèmes d’enregistrement et en les aidant à s’intégrer dans le commerce formel. Il met l’accent sur le renforcement de la participation des femmes et des jeunes commerçants à la formulation, à la mise en œuvre et à l’examen des politiques et des programmes commerciaux, y compris leur représentation au sein des comités nationaux de mise en œuvre de la ZLECAf. Il exige enfin que les États parties aient un dialogue permanent avec les femmes et les jeunes commerçants et leurs associations afin d’améliorer l’environnement commercial en vue d’une mise en œuvre efficace et inclusive de l’Accord portant création de la ZLECAf. Si tous les arguments en faveur de l’application de cet accord de 2021 ne sont pas suffisamment probants aux yeux de nos dirigeants, alors nous risquons d’en payer le prix fort dans l’avenir, en termes de réchauffement climatique, de famines, de mouvements démographiques massifs et de pertes en vies humaines que nous devons dès à présent contrer en travaillant à la construction d’une véritable Afrique résiliente, intégrée et souveraine.