A l’occasion de plusieurs interventions publiques et médiatisées récemment, le ministre nigérian des Finances et Coordinateur de l’Économie, Wale Edun, a annoncé que le gouvernement fédéral débutera une nouvelle phase de vente d’actifs publics à des investisseurs privés au cours de cette année 2026. L’initiative s’inscrit dans une stratégie approuvée de longue date, visant à optimiser le portefeuille d’actifs de l’État, à mobiliser des capitaux privés et à générer des recettes budgétaires dans un contexte de fortes contraintes fiscales. Aucune valorisation globale des actifs concernés ni aucun calendrier détaillé des transactions n’a été communiqué à ce stade. Le processus sera piloté par le Bureau of Public Enterprises (BPE), agence d’exécution créée par la loi sur la privatisation et la commercialisation de 1999, sous la supervision du National Council on Privatization (NCP), présidé par le Vice-Président de la République.
Près de 100 actifs identifiés
Selon les informations communiquées par le BPE, 91 actifs fédéraux ont été identifiés comme susceptibles d’être privatisés ou commercialisés. Ces actifs comprennent des entreprises intégralement détenues par l’État, des participations partielles, des concessions et des partenariats public-privé. La répartition sectorielle approximative fait ressortir une prédominance du pétrole et du gaz, qui représentent 25 à 30% des actifs identifiés, suivis de l’électricité et de l’énergie (environ 20%), de l’agriculture et de l’agro-industrie (environ 15%), de l’industrie et du manufacturing (environ 15%), de l’aviation et du transport (environ 10%) et d’autres secteurs tels que les services, les ports, l’hôtellerie et la pétrochimie (15 à 20%).
Parmi les actifs cités dans les documents publics et les rapports sectoriels figurent l’Ajaokuta Steel Company, les raffineries de Port Harcourt, Warri et Kaduna, des filiales de la Nigerian National Petroleum Company (NNPC Limited), des actifs aéroportuaires, ainsi que des entités du secteur électrique, dont des sociétés de production et de distribution.
Le BPE a toutefois précisé que la Transmission Company of Nigeria est exclue de toute cession totale. Des consultations ont été organisées par le BPE avec le Nigeria Labour Congress (NLC) dans le cadre de retraites de gestion et d’échanges institutionnels, afin d’encadrer les conditions sociales du processus.
Cette initiative s’inscrit dans la continuité des programmes de privatisation engagés depuis 1999. Entre 2001 et 2005, environ 100 entreprises publiques ont été transférées au secteur privé ou concédées. Depuis l’adoption de la loi de 1999, plus de 140 entités ont fait l’objet d’opérations de privatisation ou de concession. La Banque mondiale a soutenu ces réformes dès 2001, au moyen d’un projet d’appui au renforcement des capacités institutionnelles du BPE.
Le Fonds monétaire international (FMI), lors de ses consultations économiques récentes, a encouragé les réformes structurelles visant à réduire les pressions budgétaires et à renforcer les partenariats public-privé. Sur le plan budgétaire, le budget fédéral 2024 intègre explicitement des recettes attendues de privatisation à hauteur de 298 milliards de nairas (environ 180 millions d’euros), en nette progression par rapport aux 206 milliards de nairas encaissés en 2023 (environ 124 millions d’euros) et aux 91 milliards de nairas encaissés en 2022 (environ 55 millions d’euros). Aucune estimation officielle des recettes totales attendues à partir de 2026 n’a été publiée.
Un contexte macro qui doit encore rassurer les investisseurs
Le contexte macroéconomique demeure marqué par des défis structurels majeurs. La dette publique atteignait 87% du PIB en 2023, avec une inflation de 28,9%, un taux de pauvreté de 46 % de la population — soit environ 104 millions de personnes — et un PIB par habitant d’environ 1690 euros. Le taux d’alphabétisation est de 62% et l’économie informelle représente près de 60% du PIB, tandis que le taux d’épargne domestique n’est que de 11%. Les besoins annuels estimés en infrastructures par la Banque mondiale s’élèvent entre 84 à 126 milliards d’euros jusqu’en 2030, dont 25 à 34 milliards d’euros pour le seul secteur énergétique, afin d’atteindre une capacité stable de 10 000 MW. Dans le secteur électrique, les entreprises et ménages nigérians auto-génèrent encore entre 50 et 70% de leur électricité, ce qui illustre l’ampleur du déficit d’infrastructures.
Le pétrole représente plus de 80% des exportations du pays et concentre historiquement 40 à 50% des flux d’IDE, suivi des télécommunications (environ 20%) et du manufacturing (environ 15%). L’indice de perception de la corruption de Transparency International classait le Nigeria au 150e rang sur 175 pays en 2022.
Les annonces interviennent dans un contexte de réformes économiques engagées depuis 2023, dont la suppression des subventions aux carburants et l’unification du taux de change du naira. Les institutions financières internationales ont intégré ces réformes structurelles dans leurs évaluations macroéconomiques du pays, le FMI prévoyant une croissance du PIB de 4,4% à l’horizon 2026.
Le processus annoncé par le gouvernement comprend quatre étapes : la revue et la sélection finale des actifs, actuellement en cours ; l’évaluation et la structuration des transactions, qui pourront prendre la forme de ventes directes, d’introductions en bourse, de concessions ou de partenariats public-privé ; le lancement d’appels d’offres ; et, enfin, le transfert de propriété assorti de clauses contractuelles relatives à l’emploi et aux standards opérationnels. Les premières transactions sont attendues au cours de 2026, selon les déclarations du ministre des Finances.
Des opportunités pour l’Europe mais aussi des risques à suivre
La France compte environ une centaine d’entreprises implantées au Nigeria, qui emploient plus de 10 000 personnes et affichent un stock d’IDE de 4,5 milliards d’euros en 2024. TotalEnergies domine avec ses blocs pétroliers offshore et onshore, ses 530 stations-service et ses projets solaires. Schneider Electric, Engie et Air Liquide sont présents dans l’énergie et l’industrie, CMA CGM (propriétaire de La Tribune Afrique) dans les transports et logistique, Pernod Ricard et Danone dans l’agroalimentaire, Sanofi/Biogaran et Cerba dans la santé, et Bolloré, devenu leader de la diffusion du divertissement via Canal+/Multichoice. Côté européen, au sens large, le groupe suisse MSC (qui a repris les activités de Bolloré Africa Logistics) et le danois AP Møller-Maersk, dans la logistique et les ports. Heineken (Pays-Bas) connaît une forte croissance de son chiffre d’affaires au Nigeria après une restructuration de sa présence. Unilever et Nestlé maintiennent leur production malgré des ajustements récents, et Siemens Energy (Allemagne) est engagé dans la modernisation du réseau électrique. En revanche, Holcim (Suisse) a quitté le pays en 2025 en cédant Lafarge Africa à Huaxin Cement, et Shell a procédé à un désinvestissement majeur en 2022.