Le 2 décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry, dans l’Essonne, a prononcé la liquidation judiciaire d’Ynsect. Après avoir levé plus de 600 millions d’euros, cette ancienne pépite de la French Tech laisse derrière elle une méga-usine vide et 350 salariés licenciés en deux ans. Au-delà du cas particulier, cet échec interroge la viabilité même du secteur de l’élevage d’insectes en Europe et l’aveuglement de certaines visions de l’innovation.
Trois ministres à l’inauguration de son site à Poulainville (Somme), Robert Downey Jr en ambassadeur médiatique, une méga-usine de 45 000 mètres carrés présentée comme la plus grande ferme verticale d’insectes au monde. En 2021, Ynsect incarnait le futur radieux de l’alimentation durable à la française. Quatre ans plus tard, l’entreprise n’est plus qu’un cas d’école de ce que la recherche académique documente depuis un moment : les promesses économiques et environnementales de l’élevage d’insectes se heurtent à des réalités structurelles bien plus complexes que les discours enthousiastes ne le laissaient supposer.
À l’échelle mondiale, le secteur de l’élevage d’insectes a attiré environ 2 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d’euros) d’investissements au cours de la dernière décennie. Pourtant, la liste d’entreprises en difficulté s’allonge : Agronutris en France (100 millions d’euros levés), Enorm Biofactory au Danemark, ancien leader scandinave du secteur (55 millions d’euros), Aspire Food Group au Canada (42 millions de dollars US, soit 35,5 millions d’euros), Inseco en Afrique du Sud, Beta Hatch aux États-Unis… toutes ont connu des difficultés financières majeures, voire fait faillite, en 2025. Ce phénomène suggère que les difficultés ne relèvent pas de cas isolés, mais d’obstacles structurels propres au secteur.
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Mirages de l’économie circulaire
L’un des arguments majeurs avancés pour justifier les investissements dans l’élevage d’insectes reposait sur leur capacité à valoriser les déchets alimentaires. Une promesse d’économie circulaire séduisante sur le papier, mais qui s’est révélée largement illusoire en pratique.
Les réglementations sanitaires européennes interdisent l’utilisation de nombreux déchets comme substrat pour les insectes destinés à l’alimentation animale ou humaine. Le règlement (UE) 2017/893 prohibe notamment les déchets de restauration et de cuisine contenant de la viande ou du poisson. Il en est de même pour les déchets ménagers, qui représentent pourtant jusqu’à 70 % des déchets alimentaires dans les pays européens.
Face à ces contraintes, la plupart des fermes d’insectes industrielles se sont tournées vers des coproduits agricoles de haute qualité, comme le son de blé, entrant ainsi en concurrence directe avec l’alimentation animale conventionnelle.
Hausse du coût de production
Le recours aux coproduits agricoles plutôt qu’aux déchets a une conséquence directe : la hausse des coûts de production. Alors que de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes comptaient être rémunérées pour traiter des déchets, elles se retrouvent au contraire à payer pour se procurer les matières premières nécessaires à l’alimentation de leurs insectes.
Une étude publiée dans Food and Humanity établit que la farine d’insectes coûte deux à dix fois plus cher que les alternatives conventionnelles, comme la farine de poisson ou de soja.
L’exemple d’Agriprotein en Afrique du Sud (100 millions de dollars, soit 84,6 millions d’euros, d’investissements) montre cependant que l’usage de déchets n’est pas non plus une solution miracle, l’entreprise ayant depuis fait faillite. Parmi les facteurs de cet échec figure la variabilité des déchets, dont la composition instable complique la standardisation des processus industriels et compromet la qualité constante du produit.
Les insectes, une option plus coûteuse que l’alimentation animale classique

Fourni par l’auteur
Le coût approximatif de la farine d’insectes (en haut) comparé à celui de la farine de poisson (au milieu) et de la farine de soja (en bas) en 2023. Données : (de Jong & Nikolik, 2021 ; IndexMundi, 2023a ; IndexMundi, 2023b ; OCDE/FAO, 2022 ; Banque mondiale, 2023).
Des atouts surestimés ?
L’argument environnemental constituait un pilier central du discours promotionnel de l’industrie. Or, les études scientifiques récentes nuancent considérablement ce tableau. Une étude commandée par le gouvernement britannique, passant en revue 50 articles scientifiques, conclut que la farine d’insectes émet de 5 à 13 fois plus de gaz à effet de serre que la farine de soja, même lorsque les insectes sont nourris de déchets alimentaires. Sur 16 indicateurs environnementaux analysés, la farine d’insectes obtient de moins bons résultats que le soja sur 13 d’entre eux.
Ces résultats décevants s’expliquent en partie par l’utilisation de coproduits plutôt que de déchets pour nourrir les insectes, mais aussi par les besoins énergétiques du secteur. Les insectes nécessitent des températures de 25 à 30 °C pour croître efficacement. En climat tempéré européen, maintenir ces conditions implique, au-delà de l’impact environnemental, des coûts de chauffage considérables. Plusieurs entreprises du secteur ont d’ailleurs en partie justifié leur échec par la hausse importante du coût de l’énergie ces dernières années.
Cette dépendance énergétique pose une question rarement abordée : l’Europe est-elle le bon endroit pour développer cette industrie ? Les régions tropicales comme l’Asie du Sud-Est disposent d’un avantage comparatif naturel. Combiné à des coûts de main-d’œuvre plus élevés et à une réglementation plus stricte sur le plan sanitaire, il est peu probable que l’élevage d’insectes contribue significativement à l’autonomie protéique européenne.
Mais où est le marché annoncé ?
Au-delà des difficultés techniques et environnementales, c’est peut-être l’absence de débouchés commerciaux viables qui explique le mieux l’échec du secteur. Contrairement à une idée répandue, seulement 5 % du financement de l’industrie de l’élevage d’insectes est consacré à l’alimentation humaine, le reste étant voué à la nutrition animale (environ à parts égales entre petfood et animaux d’élevage, notamment en aquaculture). L’industrie elle-même a reconnu que le « facteur dégoût » avait été largement sous-estimé. Plusieurs entreprises qui avaient initialement pour ambition de révolutionner l’alimentation humaine se sont ainsi redirigées vers l’alimentation animale.
Le marché principal visé, l’aquaculture, n’a pas non plus tenu ses promesses. Une revue scientifique publiée dans Reviews in Aquaculture conclut que les insectes ont un impact « énorme » sur le réchauffement climatique, la consommation d’énergie et d’eau dans ce secteur. Le réseau d’investisseurs FAIRR estime désormais que les insectes « ne sont pas la solution » pour l’alimentation en aquaculture.
Conscientes des difficultés à pouvoir concurrencer le coût de la farine de soja ou de poisson, de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes se sont rabattues par dépit sur le marché des aliments pour animaux de compagnie, sur un segment premium justifié par des prétentions environnementales et nutritionnelles. Si ce pivot permet certes plus facilement d’atteindre la rentabilité économique, il concerne cependant un marché beaucoup plus faible, ne pouvant accueillir qu’un nombre très restreint d’acteurs.
Près de 170 millions d’euros d’argent public
L’échec d’Ynsect soulève des questions plus larges sur le financement public de l’innovation. Selon Mediapart, près de 170 millions d’euros sur les 650 millions mobilisés provenaient de l’argent public (Bpifrance, Union européenne, Ademe, collectivités locales). Le ministère de l’économie a indiqué que le financement public atteignait 146 millions d’euros, rapporte le Figaro. Selon Antoine Hubert, cofondateur emblématique d’Ynsect, la nouveauté du domaine nécessitait énormément d’innovation et d’avancées réglementaires, et donc des investissements massifs. À l’écouter, un projet de petite envergure n’aurait pas intéressé les investisseurs, car pénétrer le marché de l’aquaculture exigeait d’emblée une capacité de production importante.
Les Échos, 2025.
Ce soutien public s’inscrivait dans une logique louable de réindustrialisation et de transition écologique. Mais il interroge sur les mécanismes d’évaluation des projets innovants. Certes, affirmer que le secteur était voué à l’échec serait un jugement trop facile avec le recul. Il n’empêche : dès la seconde moitié des années 2010, la littérature scientifique exprimait des doutes sérieux sur la viabilité économique de l’élevage d’insectes, bien loin de l’enthousiasme suscité par le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2013.
Quelle réallocation des ressources ?
Faut-il conclure de cet échec qu’il faut arrêter d’investir dans de nouvelles formes de protéines ? Certainement pas, et d’autres protéines alternatives laissent présager des jours plus radieux. Les alternatives végétales, déjà disponibles commercialement, affichent des bilans environnementaux nettement plus favorables et une acceptation des consommateurs bien supérieure à leur acceptation de protéines provenant d’insectes. D’autres pistes, comme les protéines issues de la fermentation de précision ou les mycoprotéines, présentent des perspectives plus prometteuses malgré des incertitudes persistantes.
L’aventure Ynsect aura au moins eu le mérite de mettre en lumière un écueil récurrent des politiques d’innovation : la tentation de confondre promesses technologiques et solutions éprouvées. Elle rappelle aussi que l’urgence climatique ne dispense pas de rigueur dans l’évaluation des alternatives. À défaut, le risque est double, gaspiller des ressources précieuses et, peut-être plus grave encore, alimenter le scepticisme du public envers les solutions véritablement prometteuses.