Un quart de gramme. C’est le poids de la belle-dame, ce papillon aux ailes orangées bordées de noir et de blanc que l’on croise chaque été dans les jardins français. Un quart de gramme, et pourtant : ce petit insecte parcourt plusieurs milliers de kilomètres, depuis le Sahel jusqu’en Norvège, en Finlande et même jusqu’au Cercle polaire. La cigogne, l’hirondelle, la sterne arctique, la migration longue distance, on l’a longtemps réservée aux oiseaux. La belle-dame, elle, n’a pas attendu qu’on lui donne la permission.
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À retenir
Un insecte minuscule réalise un exploit que peu d’oiseaux pourraient égaler
Chaque papillon n’effectue qu’une portion du voyage : comment cela fonctionne ?
Une traversée transatlantique inédite de 4 200 km en 5 à 8 jours sans escale
Sommaire
Un trajet que peu d’oiseaux égaleraient
Sept générations pour un seul voyage
La traversée atlantique qui a tout changé
Celle que vous croisez sur les chardons de votre jardin
Un trajet que peu d’oiseaux égaleraient
La belle-dame est considérée, parmi les papillons, comme le plus grand migrateur connu. L’espèce hiverne en Afrique puis migre vers l’Europe centrale et du sud au printemps, d’avril à juin, atteignant des latitudes plus ou moins élevées selon les années. Ce que l’on ignorait longtemps, c’est l’ampleur réelle de ce périple. Pendant longtemps, on a pensé que les belles-dames stationnaient dans le nord du continent africain pendant l’hiver. Mais une équipe internationale de chercheurs a pu démontrer que cette espèce traversait le Sahara et passait le cœur de l’hiver dans des pays d’Afrique tropicale à des milliers de kilomètres de sa résidence d’été.
Des sites de reproduction ont été décrits en Côte d’Ivoire, au Bénin ou encore au Cameroun. Pas le Maroc, pas l’Algérie, l’Afrique tropicale, au-delà du désert le plus grand du monde. Les populations traversent donc le Sahara deux fois par an et dépendent à la fois des habitats tempérés et tropicaux pour compléter leur cycle multigénérationnel. Traduit en kilomètres : plus de 13 000 kilomètres aller-retour entre l’Afrique et le nord de l’Europe, soit 2 000 kilomètres de plus que le monarque qui détenait jusqu’alors le record.
Le parcours effectué par le monarque en Amérique comporte également moins d’embûches que celui de la belle-dame entre l’Europe et l’Afrique, où la mer Méditerranée et le désert du Sahara se dressent sur son chemin. La belle-dame, elle, n’a pas de pont terrestre. Pas d’escale fleurie. Juste du sable, puis de la mer, puis encore du sable.
Sept générations pour un seul voyage
Étant donné que la durée de vie moyenne de la belle-dame est d’un mois, le voyage aller-retour se fait sur 7 ou 8 générations. C’est là que la biologie devient vertigineuse. Aucun individu ne fait le trajet complet. Chaque papillon naît, vole, pond, meurt, et ses descendants reprennent exactement là où il s’était arrêté, sans jamais avoir vu la destination finale. Alors que la grande majorité de nos papillons sont sédentaires et ont une, voire deux générations par an, la belle-dame est un grand migrateur dont le cycle se fait sur 6 générations. La première part d’Afrique du nord-ouest à la fin de l’hiver et colonise le pourtour méditerranéen, la deuxième gagne l’Europe centrale puis du nord au cours du printemps et peut atteindre les régions polaires.
Le retour, longtemps théorique, est désormais prouvé. On savait que les belles-dames allaient jusqu’en Afrique tropicale, mais on ne savait pas vers où les générations suivantes continuaient leur migration. Le retour vers l’Europe au printemps, qui n’était qu’une hypothèse, est désormais confirmé. Pour y parvenir, les chercheurs ont utilisé une technique d’analyse isotopique des ailes : l’isotope geolocation combinant hydrogène et strontium pour estimer les origines natales des belles-dames capturées au nord et au sud du Sahara durant le printemps et l’automne. Les ailes fonctionnent comme une carte d’identité géographique. Chaque territoire imprime ses isotopes dans les tissus de la chenille, et l’adulte les porte jusqu’à sa mort.
La belle-dame vole souvent à plusieurs centaines de mètres d’altitude, profitant des vents pour économiser de l’énergie, et certaines peuvent même atteindre les 1 000 mètres d’altitude. À ces hauteurs, les vents porteurs font le gros du travail. La belle-dame ne lutte pas contre les éléments, elle les lit.
La traversée atlantique qui a tout changé
En 2013, un biologiste de l’université de Barcelone, Gerard Talavera, aperçoit des belles-dames sur une plage de Guyane française. Problème : cette espèce ne vit pas en Amérique du Sud. À l’époque, le chercheur remarque que les ailes des papillons sont abîmées, comme s’ils venaient de terminer un très long vol. Une décennie plus tard, l’analyse scientifique confirme ce que personne n’osait vraiment croire. Une traversée transatlantique de Vanessa cardui couvrant au moins 4 200 km, de l’Afrique de l’Ouest à la Guyane française (Amérique du Sud), ayant duré entre 5 et 8 jours.
Il est possible de survoler l’océan Atlantique en un voyage de 5 à 8 jours sans escale grâce aux réserves de graisse et à des vents incroyablement favorables. Ce sont les vents sahariens, qui transportent des nutriments et du sable de l’Afrique à l’Amazonie, qui ont permis cette traversée. Publiée dans Nature Communications en 2024, l’étude précise même que l’origine probable de ces individus était l’Europe de l’Ouest, et que le voyage Europe-Afrique-Amérique du Sud pourrait atteindre 7 000 km ou plus. Potentiellement née en France, arrivée au Brésil. Sans GPS. Sans moteur.
Celle que vous croisez sur les chardons de votre jardin
Reconnaître la belle-dame ne demande pas de jumelles ni de guide épais. Facile à distinguer, la belle-dame est plutôt grande, teintée d’un dégradé orange avec des taches noires et blanches sur les ailes antérieures, et un vol assez rapide. On la trouve partout en France : jardins, parcs, bords de mer, plaines, landes, moyenne montagne et haute montagne pour les migrateurs. Elle n’est visible qu’à partir du milieu du printemps jusqu’au début de l’automne en France.
Ses plantes préférées ? Les chardons, l’ortie, la lavande. En 1996, une migration de Vanessa cardui fut suivie à partir de son départ en Algérie et mit quatre jours pour arriver à Londres. Quatre jours depuis l’Afrique du Nord jusqu’aux pubs londoniens, ce papillon que l’on chasse machinalement d’un revers de main quand il se pose sur notre terrasse.
Ce que la recherche récente révèle sur la belle-dame dépasse la simple performance athlétique. Les résultats mettent en évidence une migration à large front et parallèle à travers le Sahara, avec des preuves d’une migration en bond de grenouille, où les migrateurs précoces d’automne provenant des latitudes plus hautes couvrent de plus grandes distances vers le sud. les belles-dames qui partent en premier de Scandinavie vont plus loin en Afrique que celles qui partent de France. Une logistique collective inconsciente, calibrée sur des millénaires d’évolution. La prochaine fois que vous en verrez une butiner un chardon en bordure de route, sachez qu’elle vient probablement d’un voyage que la plupart des oiseaux migrateurs n’accompliraient pas.
Sources : lejardindesoiseaux.fr | letemps.ch
