Il souffle comme un vent mauvais d’invectives à Strasbourg. Il est un peu plus de midi quand les parlementaires européens adoptent, par 418 voix contre 218 et 31 abstentions, le règlement « retours » qui durcit les conditions d’accueil des immigrés illégaux sur le continent. Les rangs de l’extrême droite s’agitent et applaudissent. Certains scandent « renvoyez-les chez eux » en anglais quand de l’autre côté de l’hémicycle, la gauche les pointe du doigt aux cris de « honte à vous ».

Des extrémistes allemands de l’AFD font encore monter la tension en utilisant un vocabulaire faisant référence à la déportation et interdit au Bundestag, leur assemblée nationale. « Une séance très tendue qui montre la polarisation du Parlement européen, souffle Younous Omarjee, vice-président de l’assemblée, issu de LFI et La Gauche. Il était perçu comme une chambre trop technique, ce n’est plus vrai. Il est de plus en plus politique. Cela peut être un bien pour la démocratie, mais j’ai dû rappeler à l’ordre. »

« Cette assemblée ne fait plus rêver »

Au restaurant, les députés le concèdent : le basculement progressif de la majorité vers une droite de plus en plus ferme a changé la donne. « Cette assemblée ne fait plus rêver, elle n’a plus de narratif et sa capacité à défendre son modèle. Cela se traduit, comme dans beaucoup de pays, par une forte polarisation », analyse le centriste belge Yvan Verougstraete (Renew).

Le leader des eurodéputés Rassemblement national, Jordan Bardella, n’avait rien dit d’autre la veille, en assurant que « notre groupe a été l’aiguillon idéologique de cette négociation ». Même lueur de victoire dans le regard de Virginie Joron au sein de son mouvement. « L’hémicycle a basculé parce que les Allemands du PPE, majoritaires, ont compris qu’il fallait être pragmatiques sur les questions migratoires. Ils se sont rapprochés de nous et envoient désormais un message clair. »

Celui d’un règlement « retours » qui allonge par exemple à 24 mois, voire 30 dans certains cas, la durée de rétention de migrants déboutés de l’asile ou refusés sur le territoire européen. Le texte prévoit aussi l’installation de « centres de retour » dans des pays tiers. En clair, il s’agira de renvoyer les migrants irréguliers que leur pays d’origine refuse de récupérer en détention dans des pays extérieurs à l’Union européenne. Une dizaine d’entre eux négocie actuellement.

« Il risque d’y avoir du chantage commercial ou autre de leur part et des pressions qui ne vont rien résoudre », glisse un conseiller. Vice-président du PPE et rapporteur du règlement, François-Xavier Bellamy y voit plutôt « la fin de huit ans de blocages. Seules 20% des décisions de retour prises par les États et juridictions sont mises en œuvre. Il fallait sortir de cette situation. En France aussi, moins de 10% des OQTF sont appliquées », ajoute-t-il en projetant le débat vers la présidentielle.

« Le texte le plus inhumain jamais adopté par l’UE »

Il y sera au moins aussi âpre. Vice-présidente de La Gauche au Parlement européen, l’Insoumise Manon Aubry n’hésite pas à parler du « texte le plus inhumain jamais adopté par l’UE. Ça reprend les méthodes et les objectifs de ICE aux États-Unis. » L’écologiste David Cormand, lui, s’inquiète de « la négation du droit au nom de la rationalité. Des enfants pourront être placés en rétention dans des pays tiers. Cette convergence des droites doit amener l’Europe à se questionner sur ses valeurs ». Le débat n’est pas fini, d’autant que la mise en application reste incertaine. Les tentatives de créer des centres de retour par l’Italie en Albanie ou le Royaume-Uni au Rwanda ont échoué, pris dans les recours juridiques. « Le message politique est fort et c’est ce qui compte, note un conseiller parlementaire. Pour le reste, on n’y est pas encore. »