Une enquête de l’association Les Citoyens révèle que les Marocains ne tournent pas le dos aux urnes. Ils posent des conditions claires. Intégrité, programmes, renouvellement, transparence… Leur cahier des charges est sur la table. Le croisement avec une analyse prospective des élections de 2021 par le Policy Center for the New South permet de comprendre pourquoi la recomposition politique de l’époque n’a pas apaisé la défiance. Près de quatre mois avant le scrutin, la balle est dans le camp des partis.
L’abstention n’est pas un renoncement. C’est un verdict. Une enquête de perception menée par l’association Les Citoyens, et publiée ces derniers jours à moins de quatre mois des élections législatives, a été largement commentée pour ses indicateurs de défiance. «66,6% des Marocains jugent le vote important, mais seuls 13,6% font confiance aux résultats des dernières élections», apprend-on.
L’étude révèle aussi que 24,1% des Marocains ne voteront pas «quoi qu’il arrive», que 41,3% ont boycotté 2021 et que 13,6% seulement font confiance aux résultats. Et même si ces chiffres accrochent, ils ne disent pas tout. Ils occultent même ce qui rend cette enquête vraiment précieuse. Les 76% des Marocains qui ne se sont pas encore retirés du jeu, et d’ailleurs même une partie des 24%, ne demandent pas moins de politique. Ils en demandent plus et mieux.
À travers leurs réponses, ils dressent un cahier des charges démocratique précis pour le prochain cap. On insiste sur l’intégrité du scrutin, les programmes clairs, le renouvellement des candidats, le contrôle du financement. Une exigence qui change le regard sur la prochaine échéance et qui, si elle était prise au sérieux, pourrait redessiner le paysage politique.
Paradoxe démocratique
Le premier enseignement du rapport tient dans un contraste frappant, qui est aussi une contradiction féconde. D’un côté, 66,6% des personnes interrogées considèrent le vote comme un devoir civique important ou très important. De l’autre, seules 13,6% déclarent avoir confiance dans les résultats des dernières élections. Ce fossé, est expliqué par le rapport : «la défiance n’est pas un retrait de la démocratie, mais un jugement sur ses opérateurs». Cette défiance se vérifie à tous les niveaux de la chaîne représentative. Plus de 88% des répondants estiment que les partis politiques ne s’intéressent pas suffisamment aux préoccupations des citoyens et 90,4% jugent que les élus ne respectent pas leurs engagements. Surtout, 79,5% des citoyens consultés déclarent n’avoir aucun contact avec les partis en dehors des périodes électorales. Une rupture de proximité qui explique en grande partie le sentiment d’abandon.
«Les partis n’apparaissent pas comme des acteurs visibles de la vie quotidienne des répondants, mais comme des entités lointaines dont l’existence se manifeste essentiellement à l’approche des échéances électorales», note le rapport.
Une génération qui veut voter… sous conditions
Contrairement à une idée reçue, les moins de 30 ans sont les plus disposés à se rendre aux urnes en septembre. L’enquête le montre sans ambiguïté : 49,8% des 18‑24 ans déclarent vouloir voter «certainement» ou «probablement». C’est le taux le plus élevé de toutes les tranches d’âge. Les jeunes ne sont donc pas apathiques. Ils sont même plus critiques que leurs aînés sur la place qui leur est faite en politique (note moyenne de 1,55 sur 5 pour la place des jeunes en politique, contre 1,73 chez les 35+), mais ils n’ont pas encore intériorisé le retrait.
«Cette fenêtre – celle d’une jeunesse encore disponible pour la participation malgré sa lucidité critique – est précisément celle qui peut basculer en 2026, dans un sens ou dans l’autre, selon les signaux que les institutions et les partis lui adresseront», est-il noté.
Ce signal, ils le décrivent : une présence réelle des partis sur le terrain (79,5% des répondants déclarent n’avoir aucun contact avec eux), des programmes lisibles (42,9% des répondants les citent comme condition), des candidats de leur génération (40,6%) et une transparence sur le financement des campagnes (39,7%). Autant d’exigences que les partis peinent aujourd’hui à satisfaire.
L’abstention n’est pas un refus
Les non-votants, des déserteurs ? Rien n’est moins certain, puisque l’enquête montre que 85,3% des motifs de non‑inscription ou d’abstention relèvent d’un jugement politique. C’est de la défiance envers les partis (51,9%), une conviction que le vote ne change rien (22,1%) ou encore une absence de candidats représentatifs (11,3%). Les freins logistiques – manque d’information, problèmes d’inscription, disponibilité – pèsent à peine. Interrogés sur les raisons pour lesquelles ils ne se sont pas inscrits sur les listes, 53,4% des non-inscrits invoquent le manque de confiance comme raison principale. Cela signifie que l’abstention de 2021, loin d’être une démission, a été un acte politique délibéré. Un vote, en quelque sorte, contre un système perçu comme verrouillé.
En fait, les Marocains ne se sont pas retirés de la politique, mais ils ont dit non à une offre politique qui ne leur convenait pas. «Le non-vote n’est pas une démission civique : c’est, pour la majorité de l’échantillon, un acte politique délibéré», insiste le rapport. Et il ajoute : «Toute campagne d’incitation au vote qui se concentrerait sur des messages d’éducation civique générique — “le vote est un devoir”, “chaque voix compte” — n’opérerait que sur la frange déjà acquise. La masse des non-votants explicite des griefs précis qui appellent des réponses tout aussi précises».
Un cahier des charges démocratique en cinq points
L’enquête identifie cinq leviers qui pourraient ramener les citoyens vers les urnes. Ils forment un cahier des charges cohérent, structuré autour de trois piliers : intégrité du processus, clarté de l’offre politique, renouvellement des corps représentatifs. La garantie d’intégrité du scrutin arrive en tête, citée par 47,5% des répondants. Les Marocains veulent des élections dont les résultats ne soient pas contestables. «Si le citoyen ne peut être assuré que sa voix sera comptée correctement et que les acteurs qui sollicitent son soutien jouent franc jeu, aucun autre levier ne peut produire d’effet durable».
Vient ensuite l’exigence de programmes politiques clairs, mentionnée par 42,9% des répondants, qui réclament des propositions substantielles sur l’éducation, la santé, l’emploi, plutôt que des slogans. «Les répondants ne veulent pas plus de propagande, mais davantage de substance débattable». La présence de candidats jeunes constitue le troisième levier, cité par 40,6% des répondants. La suppression de la liste nationale des jeunes en 2021 est perçue comme un signal régressif par les 18-24 ans, dont 13,7% réclament un dispositif de remplacement. La transparence du financement des partis est exigée par 39,7% des répondants, qui veulent savoir qui paie quoi.
Ce pilier renvoie aux acteurs de la régulation et au contrôle des comptes de campagne. Enfin, une information accessible et compréhensible est réclamée par 37,7% des répondants, qui exigent des débats, des plateformes de comparaison, une communication politique compréhensible. La note moyenne attribuée à la qualité de la communication des partis s’établit à 1,32 sur 5, et 76,7% des répondants lui attribuent la note la plus basse. Cette hiérarchie dessine une demande politique cohérente, dans la mesure où les Marocains ne veulent pas seulement un scrutin, ils veulent un scrutin crédible, une offre politique lisible et une représentation renouvelée.
Le paradoxe des femmes
Autre enseignement qui déjoue les stéréotypes : les femmes interrogées affichent une intention de vote plus élevée que les hommes (49% contre 39,6%). Elles sont aussi plus nombreuses à se déclarer «certaines» d’aller voter (32,2% contre 27% chez les hommes). Pourtant, elles sont moins inscrites sur les listes électorales (48,3% contre 54,3%). Les femmes déclarent également plus fréquemment qu’elles auraient voulu voter en 2021 sans pouvoir le faire (25,2% contre 16,3% chez les hommes). Le déficit de participation des femmes n’est donc pas un désintérêt politique : c’est un obstacle administratif, social, logistique. Une campagne ciblée d’inscription pourrait avoir un effet immédiat. «L’environnement institutionnel et social rend leur inscription et leur vote plus difficiles à concrétiser», souligne le rapport.
éducation, santé, emploi : les vraies priorités
Au-delà des questions électorales, le rapport interroge les répondants sur leurs priorités de politiques publiques. L’éducation arrive largement en tête (50,8%), devant la santé (21,9%) et l’emploi (16,2%). Cette hiérarchie est un message direct adressé aux partis : c’est sur la qualité de leurs propositions en matière d’éducation, de santé et d’emploi qu’ils seront jugés en 2026, davantage que sur les enjeux de gouvernance abstraits. «Les électeurs potentiels attendent d’abord des programmes capables de répondre à des préoccupations concrètes, plus que des slogans généraux sur la gouvernance ou la vie politique», souligne l’étude.
Et les 24% qui ne voteront jamais ?
L’enquête identifie un noyau dur de 24,1% de répondants qui déclarent qu’aucun facteur ne les convaincra de voter. C’est une donnée lourde, qui a été abondamment commentée. Cependant, il faut la lire avec précaution, car l’échantillon de l’étude, majoritairement urbain, masculin et diplômé, n’est pas représentatif de l’ensemble du corps électoral. Ce chiffre ne vaut pas pour le Maroc tout entier. Il indique donc un phénomène. Surtout, il ne doit pas masquer la masse des citoyens mobilisables, ceux qui posent des conditions et qui pourraient revenir si celles-ci étaient remplies. Comme le note le rapport, «ce noyau dur combine très probablement une fraction de citoyens en rupture politique de fond et une fraction de répondants qui se déclarent désespérés mais qui pourraient évoluer si les autres conditions étaient remplies».
Dissonance démocratique
Une dernière donnée illustre l’état d’esprit des citoyens marocains à l’égard du vote. Bien que 66,6% des répondants jugent le vote comme un devoir civique important ou très important, seuls 28,1% se déclarent favorables à un caractère obligatoire du vote, contre 52,6% d’opposés et 19,3% d’indécis. Cette dissonance est riche d’enseignement : les répondants distinguent l’obligation morale du citoyen – qu’ils reconnaissent – de l’obligation légale imposée par l’État – qu’ils refusent. «Ce refus révèle une conception libérale du civisme, qui valorise la responsabilité individuelle plutôt que la contrainte étatique, et qui trace une ligne nette entre une citoyenneté exigée par la conscience et une citoyenneté imposée par la loi». Si le récit dominant sur cette enquête est celui de la défiance et de l’abstention, il n’en reste pas moins une lecture partielle.
La vraie nouvelle, c’est que les Marocains, ou du moins leur frange la plus politisée, sont prêts à se réengager si le système leur donne des garanties. C’est une génération qui exige que la démocratie soit à la hauteur de ses promesses. Les partis, les institutions et les médias ont encore un peu plus de trois mois pour répondre à ce cahier des charges. Comme le conclut le rapport : «La séquence 2026 ne peut pas être traitée comme une élection ordinaire. Elle constitue un moment de vérité démocratique : soit le système politique marocain saisit l’occasion de répondre concrètement aux attentes structurées exprimées par sa frange la plus mobilisable, soit il prend le risque d’institutionnaliser le retrait. Les leviers existent ; les conditions sont identifiées ; les acteurs sont en place. Ce qui manque, c’est la décision politique de transformer ce diagnostic en action».
Ce que les élections de 2021 nous disent de la défiance de 2026
Une analyse rétrospective du Policy Center for the New South sur les scrutins de septembre 2021, publiée en 2022 par Abdessalam Jaldi et Hamza Mjahed, apporte un éclairage précieux sur les ressorts de la défiance mesurée aujourd’hui par l’association Les Citoyens. Les experts du think tank soulignaient en effet plusieurs facteurs clés de la recomposition politique de 2021 qui résonnent avec les constats de l’enquête 2026.
D’abord, l’effondrement du Parti de la Justice et du Développement, passé de 125 à 13 sièges, est analysé comme un «vote sanction» après dix ans de pouvoir, une usure du gouvernement et une déconnexion des élites. Ce constat croise directement les données de l’enquête de l’association Les Citoyens en 2026, où 51,9% des abstentionnistes invoquent un «manque de confiance envers les partis politiques» comme raison principale de leur non-participation.
Également, la métamorphose du RNI, qui a conquis 102 sièges, et la résurgence de l’Istiqlal, avec 81 sièges, sont attribuées par les experts du Policy Center for the New South à une modernisation des pratiques militantes, une couverture territoriale renforcée et une communication politique professionnalisée, illustrée par la tournée «100 villes, 100 jours» du RNI.
Pourtant, l’enquête 2026 montre que 79,5% des citoyens déclarent n’avoir aucun contact avec les partis hors périodes électorales, un signe que cette transformation, bien qu’importante, reste encore à parfaire aux yeux des citoyens. Autre point clé : La suppression de la liste nationale des jeunes en 2021, que le Policy Paper qualifie sans détour d’«enterrement de la liste des jeunes», est perçue comme un signal régressif par 86,7% des répondants de l’enquête 2026, qui jugent la place des jeunes en politique insuffisante. Un signal d’alarme d’autant plus fort que les 18-24 ans, qui étaient la cible de cette liste, sont aujourd’hui la tranche d’âge la plus disposée à voter, à condition que l’offre politique leur donne des raisons de le faire.
Le Policy Paper concluait que «la voie démocratique des urnes amorcée par le triple scrutin de 2021 peut préfigurer une nouvelle ère de réforme». Mais l’enquête 2026 ajoute une condition essentielle : ces réformes ne seront crédibles que si elles répondent aux exigences citoyennes d’intégrité, de transparence et de renouvellement. Les élections de 2021 ont changé la carte politique. Les attentes de 2026 dessinent les contours d’une nouvelle donne. La balle est dans le camp des partis.
Méthodologie de l’enquête
L’enquête «Comment les Marocains voient-ils les élections de 2026 ?» a été menée par l’association Les Citoyens entre janvier et avril 2026, dans le cadre d’une démarche de recherche-action participative. Elle a associé des questionnaires, des Cafés Citoyens et des focus groups dans les douze régions du Royaume, et recueilli les avis de 2.992 répondants. L’échantillon est majoritairement masculin (79,7%), urbain (83,2%) et diplômé (87,4% ont au moins un bac+2). Il ne prétend pas à la représentativité statistique de l’ensemble du corps électoral, mais éclaire les attentes d’une frange stratégique de la population : celle qui, par son niveau d’éducation et son insertion sociale, constitue le socle naturel de la mobilisation électorale.
Hatim Khelladi / Les Inspirations ÉCO
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