La révolution numérique transforme profondément les habitudes culturelles en Algérie. Cinéma, musique, littérature et création audiovisuelle sont désormais confrontés à un changement majeur : la domination croissante des plateformes numériques dans les modes de consommation culturelle.

Les jeunes générations accèdent davantage aux œuvres via les plateformes de streaming que par les circuits traditionnels. Cette évolution modifie la manière dont les artistes produisent, diffusent et financent leurs créations.

Pour les créateurs, les opportunités sont réelles. Les barrières d’accès au public se réduisent considérablement. Un musicien ou un vidéaste peut désormais atteindre une audience nationale, voire internationale, sans passer par les circuits institutionnels classiques. Pour autant, cela ne dynamise pas un secteur empêtré dans la censure, la morosité, voire la médiocrité.

En vrai, cette ouverture qu’on peut qualifier de factice, s’accompagne également de sérieuses faiblesses. Les revenus générés par les plateformes restent souvent faibles pour les producteurs locaux. Les contenus internationaux dominent largement les catalogues et bénéficient de moyens promotionnels incomparables. Et en la matière, les artistes artistes n’en tirent que peu de dividendes.

Le secteur du livre est lui aussi concerné. Les réseaux sociaux jouent un rôle croissant dans la visibilité des auteurs. Certains ouvrages connaissent désormais leur succès grâce à leur circulation numérique avant même leur diffusion en librairie. Là encore, le contrôle totale par l’Etat du secteur du livre, la censure et les interdictions de plusieurs salons de livres notamment en Kabylie ont sérieusement mis à mal certains éditeurs.

« Pour organiser notre salon du livre, il a fallu que je présente un dossier détaillé à la maison de la culture Mouloud Mammeri, laquelle se réfère au ministère de la Culture, témoigne un acteur de la vie associative en Kabylie. Evidemment, j’ai supprimé tous les noms d’auteurs susceptibles de conduire à une interdiction de notre salon. Nous sommes obligés d’en arriver là si l’on veut garder un semblant de culture, sinon c’est la mort certaine »

Cette mutation soulève une question culturelle majeure : comment préserver la diversité des expressions nationales dans un environnement dominé par quelques acteurs technologiques mondiaux ?

Plusieurs pays ont engagé des politiques de soutien à la production locale ou de régulation des plateformes. En Algérie, le débat commence à émerger mais reste encore limité.

L’enjeu dépasse la seule économie culturelle. Il concerne également la capacité d’une société à produire ses propres récits, ses propres références et ses propres imaginaires dans un espace numérique de plus en plus globalisé.

Les plateformes ont ouvert un espace inédit de liberté créative. Reste à savoir si cette ouverture permettra l’émergence durable d’une industrie culturelle nationale ou si elle renforcera davantage la domination des contenus produits ailleurs.

Lila Tazrout