La croissance devrait atteindre 6,3 % en 2026, tandis que le taux de pauvreté continue d’augmenter.
La pauvreté est omniprésente en Éthiopie. Sur les trottoirs d’Addis-Abeba où les enfants des rues inhalent de la colle liquide pour oublier leur calvaire. Aux carrefours des grandes villes où les mères désemparées cognent aux vitres des voitures pour faire l’aumône, leur enfant sur le dos. Dans les campagnes frappées par l’insécurité alimentaire causée par la récente guerre au Tigré (2020-2022), les actuels conflits en Amhara et en Oromia ou encore la nouvelle vague de sécheresse qui s’abat sur l’Afar et le sud du pays… La Banque mondiale estime que le taux de pauvreté – c’est-à-dire la part de personnes vivant avec moins de trois dollars par jour – a touché 43 % des Éthiopiens en 2025, contre 33 % en 2016.
Le contraste est saisissant avec la bonne nouvelle apportée par le rapport Situation et perspectives économiques mondiales 2026 publié par l’ONU le 8 janvier. L’Éthiopie s’inscrit ainsi comme le moteur économique de l’est africain, la sous-région la plus dynamique du continent. « La croissance devrait s’accélérer pour atteindre 5,8 % en 2026, grâce à la forte croissance de l’Éthiopie et du Kenya, les deux plus grandes économies de la sous-région, qui devraient connaître une croissance respective de 6,3 % et 5,1 % », précise le document de 216 pages.
Sans renouer avec la croissance à deux chiffres qu’elle affichait entre 2003 et 2017, la deuxième nation la plus peuplée du continent maintient donc une croissance dynamique, évaluée dans le même rapport à 7,4 % en 2024 et 6,6 % en 2025.
L’Éthiopie fait néanmoins partie des grandes économies africaines où « l’incidence de l’extrême pauvreté a augmenté ces dernières années », nuance l’ONU qui cite également l’Angola, la République démocratique du Congo et le Nigeria.
Des investissements à long terme
« L’Éthiopie pourrait encore figurer parmi les leaders économiques de la Corne de l’Afrique en 2026 grâce à son poids économique structurel et à ses moteurs de croissance à moyen terme qui continuent de l’emporter sur les contraintes liées à l’insécurité, au chômage et à l’ajustement monétaire », résume Blessing Chipanda, chercheur au sein du programme African Futures and Innovation au sein de l’Institute for Security Studies, qui modélise et prévoit les perspectives de développement à long terme de l’Afrique.
À Addis-Abeba, de nombreux logements et commerces sont détruits dans le cadre du Projet du développement du corridor. © (Nadia Lesdos)
Le chercheur précise que la taille importante de l’économie éthiopienne, estimée à 125,7 milliards de dollars par le FMI en 2026, ainsi que la taille et la structure de sa population constituent « des avantages décisifs par rapport à la plupart de ses voisins ».
« Les investissements antérieurs et actuels, notamment dans les infrastructures et l’énergie, peuvent contribuer davantage à la croissance économique à long terme », ajoute Blessing Chipanda. Parmi les investissements majeurs, le Grand barrage de la renaissance, inauguré le 9 septembre 2025 après 14 ans de travaux et avoir attisé les tensions avec les voisins égyptien et soudanais. Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed ambitionne d’obtenir des retombées économiques à hauteur d’un milliard de dollars (850 millions d’euros) par an.
De son côté, Worku Aberra, président du département d’économie du collège Dawson à Montréal, prévient que « ce type d’infrastructures met longtemps à générer un retour sur investissement. »
Or les prédictions erronées des autorités éthiopiennes ont conduit l’État à s’endetter. « C’est la principale raison de la dette de l’Éthiopie envers la Chine. Les précédents gouvernements ont contracté des prêts, à rembourser initialement sur dix ans, pour bâtir la ligne de chemin de fer reliant Addis-Abeba à Djibouti ou encore pour installer un tramway dans la capitale. Mais les retombées économiques n’ont pas suivi, poussant l’Éthiopie à se déclarer, en décembre 2023, en incapacité de rembourser 33 millions de dollars (29,9 millions d’euros) d’intérêts sur sa dette euro-obligataire », détaille l’économiste éthiopien. À la suite de ce défaut de paiement, Addis-Abeba a fini par accepter, en juillet 2024, de signer un accord avec le FMI afin de restructurer sa dette. Une des conditions consistait à laisser sa devise, le birr, flotter pour s’adapter à la valeur du marché.
La chute historique du birr
Mais depuis, le birr a subi une chute historique, perdant près de 165 % de sa valeur, tandis que les investissements directs étrangers et les exportations n’ont pas augmenté autant que prévu. « Avant toute chose, la situation politique doit être résolue pacifiquement. Le retour à la stabilité politique conduira en effet à un meilleur environnement d’investissement, souligne Worku Aberra. Au contraire, si les conflits se poursuivent dans les deux plus vastes régions du pays, l’Oromia et l’Amhara, qui représentent 65 % du PIB, tandis que le gouvernement menace de s’emparer du port érythréen d’Assab, la valeur du birr continuera inévitablement à baisser. »
Au-delà du chaos sécuritaire, les défis sont immenses pour corriger les erreurs passées. « Le pays est confronté à une avalanche de problèmes macroéconomiques qui n’ont pas été résolus depuis deux décennies. Aujourd’hui, le gouvernement tente de s’attaquer à tous ces problèmes », observe Mered Fikireyohannes, fondateur et PDG de la société de conseil Pragma Capital. Les réformes au niveau microéconomique, qui permettront d’accroître le pouvoir d’achat des citoyens, interviendront dans un deuxième temps, espère Mered Fikireyohannes. « Pour l’heure, les salaires les plus élevés dépassent rarement 100 à 150 dollars en moyenne, alors qu’Addis-Abeba est l’une des villes les plus chères d’Afrique. La plupart des Éthiopiens s’en remettent donc à leurs proches de la diaspora grâce aux transferts de fonds et autres revenus supplémentaires », constate l’analyste financier.
La transformation vers une économie tertiaire
Il se dit toutefois optimiste face aux retombées à venir du Projet de développement du corridor, cette modernisation à marche forcée des villes du pays – au prix de milliers d’expulsions de riverains et de commerçants comme l’a dénoncé l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International. « Le gouvernement va ouvrir ces nouveaux hôtels, bâtiments et terrains aux investisseurs privés, indique Mered Fikireyohannes. Dans le même temps, le secteur agricole va continuer de reculer. Il représente aujourd’hui 31 % du PIB pour 82 millions de travailleurs. En comparaison, le secteur des services est en pleine expansion et constitue désormais 46 % du PIB, tout en n’employant que 25 millions de personnes », détaille-t-il.
Cet analyste éthiopien illustre la transformation économique en cours avec l’arrivée, prévue pour le premier semestre 2026, du géant français de la grande distribution Carrefour en Éthiopie.