En mai dernier, le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, El Malick Ndiaye, appelait à « assumer la vérité des comptes publics » pour restaurer la crédibilité de l’État. La formule a circulé dans toutes les rédactions. Elle dit une chose juste : un État qui rend des comptes est un État plus solide. Mais elle le dit dans une langue empruntée, celle de l’« accountability » anglo-saxonne, devenue le mot d’ordre de toutes les gouvernances du Sud.
Je ne m’en plains pas. Je m’étonne seulement que nous allions chercher si loin une exigence que nous portons déjà dans notre propre langue. Elle a un nom : le ngor.
Le ngor, la parole qui engage l’honneur
Dans la société wolof, le ngor n’est pas une simple honnêteté de circonstance. C’est la parole donnée que l’on ne reprend pas, l’engagement tenu même lorsqu’il coûte, parce qu’y faillir serait se déshonorer aux yeux des siens. Il avance avec le jom, ce sens aigu de la dignité qui fait préférer la perte au manquement. Nos anciens jugeaient un homme moins à sa fortune qu’à la solidité de sa parole.
La différence avec l’accountability moderne est décisive. Celle-ci contrôle de l’extérieur, par la procédure et la sanction. Le ngor, lui, oblige de l’intérieur, par l’honneur. On peut contraindre un fonctionnaire à signer un rapport sans le rendre pour autant comptable au sens plein. Le ngor fait de la reddition des comptes une affaire personnelle avant d’être une formalité administrative.
Nos sociétés anciennes avaient même institué cette exigence. Le borom ngor, l’homme de parole, voyait son crédit social adossé à sa fiabilité : un engagement scellé devant témoins valait contrat, et le trahir, c’était se condamner au mépris de sa communauté. La sanction n’était pas un tribunal, mais le regard des pairs. Voilà une forme de redevabilité horizontale, exercée par le groupe, dont nos administrations modernes, si verticales, auraient beaucoup à apprendre.
De l’audit punitif à l’affaire d’honneur
Car c’est dans l’organisation concrète que tout se joue. Quand la reddition des comptes se réduit à l’audit et à la menace, chacun apprend d’abord à se couvrir : on documente pour se protéger, non pour servir. La peur fabrique de la conformité, jamais de la responsabilité. Les administrations les plus surveillées ne sont pas les plus fiables ; elles sont souvent les plus habiles à dissimuler.
Prenez deux services dotés des mêmes procédures. Dans le premier, on rend des comptes parce qu’un supérieur l’exige. Dans le second, on considère que manquer à sa parole constitue une faute personnelle. Le second tiendra ses engagements même quand personne ne regarde. C’est toute la distance entre obéir et répondre de soi.
Qu’on ne se méprenne pas : je ne plaide pas pour troquer les outils modernes contre une nostalgie. Tableaux de bord, audits, contrôle parlementaire des finances publiques : gardons-les, ils sont indispensables. Mais greffés sur une culture du ngor, ils cessent d’être des formalités que l’on apprend à contourner pour devenir l’expression d’un honneur partagé. La reddition des comptes vraiment efficace ne descend pas seulement d’une loi : elle remonte d’une conscience.
Refuser que la modernité soit toujours un import
Cette question dépasse le Sénégal. Partout, les sociétés héritées de la colonisation ont pris l’habitude de se penser dans des catégories venues d’ailleurs, jusqu’à oublier les leurs. Réhabiliter le ngor n’est pas un repli identitaire. C’est refuser que la modernité soit toujours une importation, et affirmer qu’une valeur africaine peut être un instrument de gouvernement aussi sérieux qu’un indicateur de bonne gestion homologué à Washington.
Le pays cherche au-dehors une vertu qu’il porte déjà dans sa langue. Il lui suffirait de la nommer pour la réveiller. Peut-être est-ce là, plus que dans n’importe quel audit, que commence vraiment la reddition des comptes.