Sous la place de l’hôtel de ville de Heerlen, aux Pays-Bas, des
archéologues néerlandais ont mis au jour un objet que personne
n’attendait à cet endroit. Une fine plaquette de plomb, vieille de
dix-neuf siècles, portant les traces d’une formule de malédiction.
Des chercheurs de l’Université de Heidelberg
viennent d’en déchiffrer l’inscription, révélant un mélange de
traditions magiques qui va bien au-delà de ce que l’on trouve
habituellement dans le nord de l’Empire romain. La tablette, datée
du IIe siècle apr. J.-C., a été retrouvée dans un puits situé sous
l’ancienne place de la ville, à l’emplacement de l’ancien camp
militaire romain de Coriovallum, en Germanie Inférieure. Ce genre
de tablette se nomme defixiones en latin, et appelées
katadesmoi en grec.

Un texte grec dans un monde latin

La pièce mesure 9,3 sur 4,8 centimètres. Ce qui la distingue
immédiatement des centaines d’autres defixiones trouvées
en Europe du Nord, c’est sa langue. Alors que la grande majorité de
ces objets se voient rédigés en latin, celle-ci porte un texte en
grec ancien de style égyptien. Le Dr Rodney Ast, directeur
académique de l’Institut de papyrologie de l’Université de
Heidelberg, précise que ces tablettes se trouvaient gravées de
formules destinées à « neutraliser ou soumettre » un adversaire.
Notamment un rival en affaires, un concurrent sportif ou un ennemi
intime, avant de se voir enfouir sous terre.

L’analyse a été conduite à l’Institut de papyrologie grâce à la
technique de Reflectance Transformation Imaging (RTI).
Cette méthode photographique assistée par ordinateur consiste à
prendre de multiples clichés sous éclairages variables. Puis il
faut les combiner pour obtenir une image numérique dont l’éclairage
peut être retravaillé. Elle permet de faire ressortir les détails
les plus fins sur des surfaces dégradées. On identifie trois
groupes de caractères distincts sur la tablette.

Des dieux, des démons et des esclaves

Le premier groupe correspond à une invocation de divinités et de
démons selon la tradition égyptienne. Le deuxième contient trois
symboles magiques connus sous le nom de Characteres. Des
signes graphiques qui, selon le Dr Ast, servaient à transmettre le
message aux puissances surnaturelles. Le troisième groupe liste les
noms de quatre personnes : deux hommes aux noms d’origine latine et
deux femmes aux noms grecs. Tous désignés comme des
co-esclaves.

Deux hypothèses coexistent. Soit la tablette est une malédiction
dirigée contre ces quatre individus. Soit elle a été gravée en leur
nom contre une personne non identifiée. La composition du groupe se
veut elle-même inhabituelle. Le Dr Julia Lougovaya, chercheuse
associée à l’Institut de papyrologie, Le Dr Julia Lougovaya,
chercheuse associée à l’Institut de papyrologie, avance une
hypothèse. L’une des deux femmes pourrait être l’auteure de
l’inscription, et aurait apporté ce savoir magique depuis l’Égypte
romaine.

L’Égypte au bout du Rhin

Ce scénario n’a rien d’improbable. Le Pr Joachim Quack,
directeur de l’Institut d’égyptologie de l’Université de
Heidelberg, rappelle que la magie occupait une place structurée
dans la civilisation égyptienne. Certaines pratiques, liées à la
protection ou à la guérison, bénéficiaient d’une reconnaissance
officielle. Elles s’intégraient pleinement à la vie religieuse.
D’autres, visant à nuire à autrui, relevaient du secret. Il
souligne que, durant les premiers siècles de notre ère, les
traditions proche-orientales, égyptiennes, juives et parfois
chrétiennes ont progressivement fusionné et circulé dans l’ensemble
de l’Empire romain. Un phénomène que cette découverte illustre de
manière concrète.

La tablette se verra prochainement exposée au Musée de Heerlen.
L’édition savante de l’inscription, réalisée par l’Institut de
papyrologie de l’Université de Heidelberg, une fois publiée
permettra à d’autres chercheurs d’approfondir l’étude de cet objet.
Ce déchiffrement reste donc une étape, et non un point final.
D’autres analyses pourront affiner l’interprétation du texte et des
symboles qu’il contient.