Les récentes données Eurostat Comext sur le premier trimestre 2026 montrent un marché européen de l’habillement en repli, mais surtout deux stratégies d’approvisionnement qui s’opposent. Madrid rapatrie ses achats en Méditerranée ; la France les réduit partout. Pour le Maroc, l’équation devient périlleuse : en perte de vitesse sur l’Espagne comme sur l’Hexagone, il voit la Turquie et l’Égypte lui ravir la dynamique du circuit court. Zoom sur ces données Eurostat qui agissent comme un révélateur de faiblesses structurelles.

L’Espagne et la France ont rarement été autant aux antipodes de la boussole textile qu’en ce premier trimestre 2026. Tandis que Madrid renforce ses approvisionnements méditerranéens de 5,4%, Paris les plonge de 19,8%. Entre les deux, le Maroc vacille. +24,1% pour la Turquie sur l’Espagne, -23,3% pour le Maroc sur la France. Ces deux chiffres, extraits des dernières données Eurostat, résument à eux seuls le grand chamboulement qui traverse la filière habillement euro-méditerranéenne. Ils placent le Maroc face à un choix stratégique qu’il ne peut plus différer.

C’est dans ce contexte que l’analyse des données relatives aux produits des chapitres SH61 et SH62 (vêtements et accessoires), récemment publiées par Eurostat Comext, base de données de référence d’Eurostat sur le commerce international de biens (marchandises) pour l’Union européenne, met en lumière un phénomène rarement observé avec une telle netteté : au premier trimestre 2026, l’Espagne et la France, deux marchés majeurs de l’habillement européen, empruntent des trajectoires radicalement opposées vis-à-vis de leurs fournisseurs méditerranéens. Et pour le Maroc, les chiffres ont valeur de signal d’alarme.

Zoom sur ce qu’il faut en retenir pour le Maroc. Le premier constat que nous faisons est que l’Espagne et la France ont deux stratégies d’importation qui n’ont plus rien en commun. Le marché global de l’UE-27 se contracte nettement. Les neuf principaux fournisseurs suivis (Chine, Bangladesh, Vietnam, Inde, Cambodge pour l’Asie ; Turquie, Maroc, Tunisie, Égypte pour l’Euromed) perdent 12,7% de valeur, passant de 19,6 à 17,1 milliards d’euros. L’Asie recule de 12,3%, l’Euromed de 14,5%. Mais cette moyenne agrégée cache une divergence béante entre les deux premières économies de l’habillement de la zone.

L’Espagne affiche une stabilité quasi parfaite avec un repli limité à -0,8% de ses importations totales depuis ces neuf pays. Derrière ce chiffre se joue pourtant une recomposition structurelle : les approvisionnements venant de la zone Euromed bondissent de 5,4%, tandis que ceux d’Asie reculent de 2,5%. Comme le souligne Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, «l’Espagne est le seul des deux marchés où le rapprochement progresse pendant que la demande venant d’Asie recule». On assiste à un transfert tangible de volumes vers les fournisseurs méditerranéens.

La France raconte une histoire radicalement différente. Ses importations totales s’effondrent de 12,5%. Et, contrairement à l’Espagne, ce recul ne s’accompagne d’aucun report vers les pays de proximité : l’Euromed plonge de 19,8% sur le marché français, soit un repli deux fois plus sévère que celui de l’Asie (-10,3%). Là où l’Espagne renforce ses liens avec le bassin méditerranéen, la France contracte ses achats toutes origines confondues, sans logique de substitution.

Le marché français apparaît en panne de dynamique d’approvisionnement, subissant le ralentissement de la demande sans le compenser par un quelconque rééquilibrage géographique. Les données détaillent ce constat. Dans les achats espagnols, la Turquie explose à +24,1% (de 305 à 378 millions d’euros), l’Égypte progresse de 8%, la Tunisie de 9,7%. Seul le Maroc décroche de 10%. Côté français, tous les fournisseurs Euromed chutent : Turquie -23,9%, Maroc -23,3%, Tunisie -13,3%, Égypte -16,1%. Aucune exception. La France réduit ses commandes partout, sans privilégier personne.

Le paradoxe du Maroc, fournisseur méditerranéen en perte de vitesse
Le cas marocain mérite une attention particulière tant il illustre les tensions à l’œuvre dans les chaînes d’approvisionnement textiles. Sur le marché espagnol, alors que l’Euromed gagne 5,4% au total, le Maroc perd 10% en valeur, passant de 381 à 343 millions d’euros. C’est le seul pays du bloc méditerranéen à reculer sur ce marché. La Turquie, avec un bond de 24,1%, capte l’essentiel de la dynamique. L’Égypte et la Tunisie, bien que plus modestes en volume absolu, progressent également.

Sur le marché français, la situation est encore plus préoccupante. Le Maroc enregistre une chute de 23,3%, de 139 à 107 millions d’euros. Une baisse plus marquée que celle de la Tunisie (-13,3%) et comparable à celle de la Turquie (-23,9%). Mais à la différence de la Turquie, le Maroc ne peut compenser par un gain spectaculaire ailleurs en Europe. Au niveau agrégé UE-27, le Royaume recule de 10,5%, soit 68 millions d’euros de moins en un an (de 650 à 582 millions d’euros). La Tunisie fait -10,8%, la Turquie -18,9%. Seule l’Égypte tire son épingle du jeu avec une croissance significative de 14,8%, à 203 millions d’euros.

L’analyse de ces données révèle un enseignement central : le nearshoring méditerranéen n’est pas un phénomène homogène ni automatique. L’Espagne fait le pari du circuit court, mais, pour le Maroc, le compte n’y est pas encore, peut-on résumer à la lecture des chiffres espagnols. Le Royaume ne bénéficie pas pleinement de la relocalisation des achats européens, car la compétitivité turque, probablement dopée par la dépréciation de la livre et une réactivité industrielle hors pair, écrase les comparaisons. En Espagne, la Turquie dépasse désormais le Maroc en valeur, une inversion qui aurait été impensable il y a encore quelques trimestres.

En France, le problème est différent. Ici, pas de transfert : c’est l’ensemble du marché qui se rétracte. Les acheteurs français réduisent leurs stocks, leurs volumes, sans réallouer vers d’autres origines. Le Maroc, historiquement très exposé à la distribution française milieu de gamme, subit de plein fouet cette onde de choc. Rappelons que selon les chiffres de l’Office des changes sur les exportations marocaines en habillement pour l’année 2025, l’Espagne représente 65% des exportations, suivie de la France (16%). Autrement dit, le décrochage espagnol de -10% pèse, en valeur absolue, bien plus lourd dans la balance commerciale marocaine que l’effondrement français de -23,3%. La dépendance à la péninsule ibérique est telle que même une érosion modérée y devient un péril national.

Ce que cela change concrètement
Des évolutions qui ne sont pas des abstractions statistiques. Elles modifient les conditions d’activité de l’ensemble de la filière habillement au Maroc, des confectionneurs aux façonniers, en passant par les transitaires et les services de contrôle qualité.

Pour un atelier de confection implanté dans la région de Tanger et travaillant à 70% pour des donneurs d’ordres français en sous-traitance, la chute de 23,3% des achats français en provenance du Maroc se traduit très concrètement par une baisse de commandes du même ordre de grandeur. Si son client principal est une enseigne de milieu de gamme qui voit ses ventes reculer, l’atelier peut perdre l’équivalent de deux lignes de production sur cinq. L’alternative ne pourra pas venir uniquement de l’Espagne, car, sur ce marché, il devra affronter un concurrent turc qui a gagné 24,1% de parts en un an, avec des prix et des délais souvent plus agressifs. Pour espérer capter une partie de la dynamique espagnole, le confectionneur marocain devra proposer une offre différenciée : délais ultra-courts, flexibilité sur les petites séries, design intégré, certifications environnementales que la Turquie ne met pas encore assez en avant.

Prenons un autre cas. Un fournisseur marocain positionné sur la chemise habillée pour homme à destination du marché espagnol. Ses volumes ont baissé de 10% selon les données nationales. Mais cette moyenne masque sans doute une disparité : les produits d’entrée de gamme ont pu davantage souffrir que les articles techniques ou à forte valeur ajoutée. Notons que les acheteurs espagnols, en réallouant leurs budgets vers la Turquie, recherchent probablement un rapport qualité-prix-délai que le Maroc ne satisfait plus aussi bien qu’auparavant.

Ce fournisseur devra donc soit accepter une compression de ses marges, soit monter en gamme, par exemple en proposant des finitions plus sophistiquées ou en utilisant des matières recyclées. Les associations professionnelles, comme l’AMITH, gagneraient à lire dans ces chiffres une alerte stratégique. La perte de compétitivité relative face à la Turquie sur le marché espagnol, combinée à la dépendance excessive au marché français en pleine déprime, appelle une action collective urgente. Une mission commerciale ciblée sur la péninsule ibérique, adossée à un argumentaire sur la stabilité logistique offerte par Tanger-Med et sur la conformité sociale et environnementale, pourrait aider des entreprises marocaines à reconquérir le terrain perdu. Mais cela suppose de comprendre pourquoi le Maroc n’a pas profité du nearshoring espagnol. Les données disponibles ne permettent pas de trancher entre un problème de prix, de délais, de qualité perçue ou simplement d’inertie commerciale. Les séries temporelles devront être scrutées trimestre après trimestre pour identifier si ce décrochage est structurel ou conjoncturel.

Pour les responsables gouvernementaux en charge de la stratégie industrielle et du commerce extérieur, ces chiffres interrogent aussi l’arsenal des accords euro-méditerranéens. Le Maroc bénéficie d’un cumul d’origine avantageux, mais la Turquie, en union douanière avec l’UE, n’est pas soumise aux mêmes contraintes sur l’origine des intrants textiles. Si le Royaume veut enrayer la progression turque sur son propre flanc méditerranéen, il devra peut-être négocier des flexibilités additionnelles sur les règles d’origine, notamment pour les fibres synthétiques, ou accélérer l’intégration verticale de sa filière.

Enfin, une baisse de 10% sur un trimestre n’est pas une tendance, mais si les données des prochains trimestres confirment un déplacement durable des commandes espagnoles vers la Turquie et l’Égypte, on pourra parler de basculement. La modélisation des flux sur huit ou douze trimestres permettra de dire si le Maroc est en train de sortir du radar des acheteurs espagnols, ou s’il s’agit d’un simple décalage de livraisons. Les industriels gagneraient à exiger de leurs fédérations ce type d’analyse prédictive pour ne pas piloter à vue.

Message d’ensemble sans concession

Les chiffres d’Eurostat Comext nous apprennent que le nearshoring est un processus réel mais sélectif. Il profite à ceux qui peuvent aligner prix, réactivité et volume. La Turquie coche aujourd’hui toutes ces cases sur l’Espagne et l’Égypte émerge comme un outsider crédible à l’échelle européenne. Le Maroc, malgré sa proximité géographique et ses accords préférentiels, ne capitalise pas sur ce mouvement. Et sur la France, qui reste son débouché historique, la contraction est si brutale qu’aucune stratégie de contournement ne suffira à court terme. Les acteurs marocains gagneraient à retenir trois impératifs : diversifier leurs marchés au-delà de la France, reconquérir des positions en Espagne en comprenant les déterminants du succès turc, et investir dans la différenciation (durabilité, service, rapidité) pour n’être pas seulement un fournisseur de plus dans une zone méditerranéenne de plus en plus concurrentielle. Disons que les données du premier trimestre 2026 ne sont pas une condamnation, mais elles constituent l’un des signaux les plus clairs de la dernière décennie pour une remise à plat stratégique.

Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO

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