Eau en Algérie, à la recherche d’une stratégie durable
Djamel BELAID 24 juin 2026
Face au manque d’eau potable sur le littoral algérien, le recours aux usines de dessalement d’eau de mer devient systématique. Cependant le colmatage des filtres par des particules argileuses en provenance des oueds en crue fragilise le fonctionnement d’une partie de ces installations. Ce dysfonctionnement s’ajoute à l’envasement des barrages et au rabattement des nappes d’eau souterraine. Il illustre la menace que font peser l’érosion et l’irrigation des cultures de rente sur l’approvisionnement en eau potable.
Colmatage des filtres des usines de dessalement d’eau de mer
En mars 2025, à l’occasion d’une tribune dans le quotidien El Watan, l’universitaire Hamdi Boualem alertait les autorités à propos des arrêts techniques de certaines usines de dessalement d’eau de mer. En cause, le colmatage des filtres.
Il faisait remarquer le « besoin urgent de spécialistes formés spécifiquement pour les procédés de dessalement et la gestion des infrastructures marines » et prenait pour exemple des « arrêts techniques prolongés [qui] surviennent souvent en raison d’une mauvaise programmation des systèmes de prise d’eau en mer ». Pour l’universitaire la cause est due à « une méconnaissance de la dynamique sédimentaire, de l’hydrodynamisme de l’eau ou de la biologie marine. »
En matière de formation, il relevait que si « l’École Polytechnique d’Oran forme des ingénieurs en dessalement » ces derniers manquent « de connaissances approfondies sur le milieu marin, ce qui limite leur capacité à résoudre des problèmes liés à l’érosion, à la corrosion, à la dynamique sédimentaire ou à la présence d’espèces invasives. »
Le cas de la station de dessalement de Magtaa
Hamdi Boualem note que la gestion de méga-stations de dessalement est complexe et que « les arrêts techniques fréquents entraînent des coûts élevés ». Il cite l’exemple de la station de Magtaa (Oran) dont la capacité est de 500 000 m³/j mais dont le rendement ne dépasse pas 50 %. Les causes sont multiples « défauts de prétraitement, variations de la qualité de l’eau de mer, colmatage prématuré des membranes d’osmose inverse, défaillances mécaniques et électriques, problèmes de corrosion et de maintenance. »
Des stations implantées à proximité d’embouchures d’oueds
Hamdi Boualem souligne la question de l’implantation des stations de dessalement le long du littoral dont le choix des sites est « un facteur clé pour garantir leur succès ».
Une implantation qui détermine la charge en matières en suspension et la dynamique sédimentaire. Aussi insiste-t-il sur l’importance « de réaliser des études détaillées avant l’implantation des usines » en prenant le cas des stations de dessalement de Fouka et de Cap Djinet, situées « non loin des embouchures d’oueds à forte activité sédimentaire » d’où de nombreux arrêts techniques. C’est particulièrement le cas de Cap Djinet où, à proximité, se trouvent les embouchures des oueds Djemaa, Menaïel et Chender.
Des coûts de fonctionnement élevés
Le coût de fonctionnement des stations est particulièrement élevé. L’une des causes est lié au colmatage prématuré des membranes d’osmose inverse. Selon H Boualem ce colmatage précoce est souvent dû à « un prétraitement insuffisant » dans des environnements marins où « l’eau est fortement chargée en matières en suspension. »
Rapporté aux 3,7 millions de m³/j ce sont environ 150 000 membranes qui sont nécessaires chaque année. Une durée moyenne de 2 ans, se traduit par des coûts moyens « de l’ordre de 40 millions de dollars » selon cet expert.
Le deuxième facteur qui pèse sur les coûts concerne l’énergie. La station de dessalement de Magtaa (Oran), consomme en moyenne 3,5 à 4 kWh par m³ d’eau dessalée. Sa consommation quotidienne peut atteindre 1 750 000 à 2 000 000 kWh, soit « l’équivalent d’environ 1000 barils de pétrole par jour. Cette énergie pourrait suffire à éclairer entre 2 et 3,3 millions de foyers » note H Boualem.
Approvisionner les villes jusqu’à 250 km du littoral
En avril 2026, à l’occasion d’un entretien avec El Watan, Lahcene Bada le directeur général de l’Algerian Desalination Company (ADC), une filiale du groupe Sonatrach a souligné une particularité du Programme complémentaire n°2 de développement de stations de dessalement. « Celui-ci n’est pas exclusivement destiné aux agglomérations côtières » a-t-il déclaré : « Il a précisément vocation à sécuriser l’approvisionnement des régions intérieures jusqu’à 250 km du littoral ». Ainsi la station de Béjaia a pour vocation d’assurer des apports d’eau supplémentaires à la wilaya de Sétif.
Lahcene Bada se félicitait qu’« A l’achèvement de l’ensemble de ces programmes, à l’horizon 2030, la couverture nationale atteindra 60% des besoins en eau potable des Algériens. »
Le pays devrait ainsi bénéficier « d’un mix hydrique diversifié et résilient, conjuguant ressources conventionnelles (barrages et forages) et ressources non conventionnelles (dessalement marin et dessalement des eaux saumâtres) ». Cette stratégie devrait mettre « définitivement le pays à l’abri des aléas climatiques et préservant durablement le bien-être des citoyens et la compétitivité de l’économie nationale », prévoyait le directeur général de l’ADC.
L’épuration des eaux usées est également fortement encouragée avec la construction de stations d’épuration, la rénovation de celles existantes et leur raccordement à des périmètres irrigués.
Un projet ambitieux
L’objectif de la future réussite d’une stratégie durable reposant sur le dessalement de l’eau de mer ainsi que sur les barrages et les forages reste un vœu pieux.
De nombreux barrages sont envasés et soumis à une évaporation intense en été. Quant aux forages, ils prélèvent une eau souterraine dans des nappes dont le niveau ne cesse de baisser et pour lesquelles la recharge artificielle en eau reste à l’état d’essais. L’option du dessalement de l’eau de mer pourrait atteindre ses limites dans la mesure où le colmatage des filtres par des particules sédimentaires reste important au sud de la Méditerranée où, de l’avis de spécialistes, l’érosion atteint des sommets.
La stratégie algérienne repose essentiellement sur une politique de l’offre sans jouer sur la demande qui ne cesse de croître, notamment dans le secteur agricole avec plus de 70% d’utilisation de la ressource en eau. Un secteur où des investisseurs privés et public privilégient l’élevage et des cultures de rente particulièrement consommatrices d’eau aux dépend des cultures dites « stratégiques ».