Des déplacés transportent leurs colis alimentaires, lors d’une distribution au camp de Seba Care, à Makalé, dans la région du Tigré, le 19 juillet 2024. Des déplacés transportent leurs colis alimentaires, lors d’une distribution au camp de Seba Care, à Makalé, dans la région du Tigré, le 19 juillet 2024. MICHELE SPATARI / AFP

En cet après-midi de janvier, Aster (un prénom d’emprunt) et ses amies se sont toutes réfugiées à l’intérieur d’un centre de prévention contre le sida, situé au nord d’Addis-Abeba. Cela fait cinq mois que la jeune femme de 22 ans a quitté l’Amhara, sa région natale. La nuit, la jeune travailleuse du sexe arpente les rues du quartier à la recherche de clients. Le jour, elle se repose dans la structure, gérée par l’ONG éthiopienne Ishdo.

Le centre d’accueil, ouvert en décembre 2024, accueille sept jours sur sept des dizaines de travailleuses du sexe. En un an, plus de 1 200 d’entre elles ont pu accéder à un test de dépistage du VIH et plus de 30 000 préservatifs ont été distribués, détaille Hiwot Mekonnen, infirmière en cheffe de la structure.

Pourtant, le centre se débat déjà pour survivre. En novembre et décembre 2025, ni les tests de dépistage du sida ni les séances de prévention n’ont pu être menés, faute de moyens. La distribution de préservatifs a aussi été limitée. En cause : l’arrêt, lors du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier 2025, de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid), principal bailleur d’Onusida, le programme commun des Nations unies sur le sida, qui finance l’ensemble des centres d’accueil éthiopiens.

Pour l’Ethiopie, qui était le deuxième pays bénéficiaire au monde après l’Ukraine – et le premier en Afrique – de l’ex-agence américaine, avec 1,2 milliard de dollars (1 milliard d’euros) versés en 2024, les conséquences de ce démantèlement sont rudes. Avant janvier 2025, la lutte contre la propagation du sida, par exemple, était financée à 53 % par les Etats-Unis avec le programme Pepfar (plan d’urgence présidentiel pour l’aide à la lutte contre le sida) de l’Usaid.

« Relation axée sur le commerce »

Pour financer ses activités, Onusida se tourne désormais vers d’autres bailleurs, comme la Chine ou le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Des financements qui permettent de conserver certains programmes, mais qui restent insuffisants.

« Toutes ces coupes budgétaires surviennent, ironiquement, au moment où nous sommes presque arrivés à atteindre notre objectif. Les nouvelles infections se sont considérablement réduites, à moins de 7 000 en un an, insiste Tina Boonto, directrice d’Onusida en Ethiopie. Cette baisse de moyens nous fait craindre une reprise de l’épidémie. »

L’arrêt de l’Usaid menace aussi les efforts dans la lutte contre l’insécurité alimentaire, dans un pays où 10 millions de personnes souffrent de la faim et de la malnutrition, d’après le Programme alimentaire mondial (PAM). Les coupes budgétaires américaines ont ainsi forcé l’agence onusienne, qui accuse un déficit de 222 millions de dollars, à concentrer son aide sur seulement un tiers des personnes dans le besoin. L’Ethiopie est d’ailleurs citée parmi les pays les plus à risques au monde, dans le rapport du PAM sur ses perspectives 2026, avec, sur le continent, le Soudan, la République démocratique du Congo et le Soudan du Sud.

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Malgré la fin de l’Usaid, les Etats-Unis n’ont pas totalement tourné le dos à l’Ethiopie. Le 23 décembre 2025, les deux pays ont signé un mémorandum d’entente d’un montant total de 1,46 milliard de dollars, sur cinq ans. Objectifs ? Renforcer les systèmes de santé publique, la prévention des maladies comme le VIH, la tuberculose ou le paludisme, et améliorer la santé maternelle et infantile.

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Cet accord s’inscrit dans la nouvelle politique de santé américaine pour le monde, America First Global Health Strategy, dévoilée en septembre, qui « met l’accent sur les investissements, plutôt que sur l’aide », précise Jeff Hawkins, chercheur à l’Institut français des relations internationales et ancien diplomate.

Un changement de paradigme par rapport aux administrations précédentes, résumé dans la stratégie nationale de sécurité : « Les Etats-Unis doivent passer d’une relation axée sur l’aide à une relation axée sur le commerce et l’investissement, en privilégiant les partenariats avec des Etats compétents et fiables, disposés à ouvrir leurs marchés aux biens et services américains. »

« Questions de souveraineté »

Les mémorandums d’entente sont donc « les outils de cette politique trumpienne de l’America First, avec pour unique objectif de servir les intérêts américains », analyse John Mukum Mbaku, professeur d’économie à l’université d’Etat de Weber, aux Etats-Unis. D’après le chercheur indépendant en santé publique Yirgalem Addisu, au terme de cet accord, les systèmes de santé des pays signataires devront, en effet, être entièrement numérisés, avec un partage complet des données avec les autorités américaines.

« Cette numérisation inclut des informations détaillées sur les patients (…) ce qui soulève des questions de souveraineté et de confidentialité des données », écrit-il dans une analyse publiée, le 8 janvier, par le média éthiopien Addis Standard. Le mémorandum prévoit également que « des professionnels de santé américains puissent travailler directement au sein des ministères des pays signataires. Dans ces conditions, le système de santé éthiopien risque de devenir un rouage du dispositif américain de surveillance sanitaire mondiale », craint le chercheur.

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Les acteurs de terrain ne sont pas plus convaincus. « Avec ce mémorandum, on est dans l’inconnu. Tout ce que nous savons pour l’instant, c’est que cet argent ne couvrira pas la distribution de préservatifs, ce qui est pourtant la base de la lutte contre le virus », regrette Tina Boonto. Une source humanitaire se dit, elle, « sceptique » quant à la gestion de ces fonds par le ministère de la santé, alors que l’aide de l’Usaid était versée directement aux ONG. Pour elle, le transfert des investissements entre les différentes administrations – comme les woredas, qui gèrent les districts – « risque de favoriser la corruption ».

Pour Addis-Abeba, outre le bénéfice pécunier, cet accord lui permet de s’arroger les faveurs des Etats-Unis dans le conflit qui l’oppose à l’Egypte autour du grand barrage de la Renaissance. Si les Américains ont toujours affirmé leur neutralité dans ce désaccord, « en septembre 2020, Donald Trump avait suspendu une partie de l’aide américaine à l’Ethiopie, à cause de l’absence de progrès dans les négociations sur le grand barrage de la Renaissance », rappelle John Mukum Mbaku. « Addis-Abeba a donc intérêt à ne pas trop négocier avec Washington s’il veut s’assurer de son soutien financier. »