Consommation record, confiance en berne. Avec seulement 28% de taux de confiance, selon le Digital news report 2026, les médias marocains traversent une crise de légitimité profonde. En migrant massivement vers les plateformes sociales, le public a transformé l’actualité en objet de partage et de contestation, bousculant définitivement les hiérarchies traditionnelles.
L’information n’arrive plus par la grande porte des journaux télévisés ou des unes de presse. Elle surgit, se fragmente, se partage, se conteste… en ligne. Au Maroc, cette bascule numérique ne relève plus d’une transition en cours, elle est devenue le nouvel ordre qui façonne le paysage médiatique. Mais cette accélération a son revers. Plus l’information circule, moins elle semble inspirer confiance.
Le Digital news report 2026 du Reuters Institute dresse un constat sévère. Seuls 28% des Marocains interrogés déclarent faire confiance aux médias. Un niveau qui place le Maroc parmi les plus mal classés des 48 pays analysés. Le malaise ne tient pas seulement à la concurrence des réseaux sociaux. Il renvoie aussi à une perception plus profonde, celle d’un paysage médiatique jugé insuffisamment indépendant, prudent sur les sujets sensibles et souvent aligné sur les éléments du discours institutionnel. Un constat paradoxal s’impose. D’un côté, l’accès à l’actualité n’a jamais été aussi large, et de l’autre, la relation entre le public et les médias n’a jamais paru aussi fragile.
Selon le rapport, près de 83% des Marocains s’informent désormais en ligne. Les sites d’information, les réseaux sociaux, les podcasts et, plus récemment, les usages liés à l’intelligence artificielle, composent un écosystème devenu central. La progression est nette avec une part du numérique dans la consommation d’actualité qui serait passée d’environ 79% en 2024 à 82% en 2025, avant d’atteindre 83% en 2026.
Le triomphe des plateformes et du partage
Face à cet engouement, les médias traditionnels reculent ou stagnent. La télévision conserve une place importante, autour de 41%, mais elle ne joue plus seule son ancien rôle de prescripteur. La presse écrite, elle, poursuit son érosion, autour de 12%. Le cœur du réacteur informationnel se trouve ainsi dans les plateformes. Facebook demeure le premier canal d’accès à l’actualité, cité par 59% des répondants. YouTube suit avec 47%, confirmant le poids de la vidéo dans la formation de l’opinion. Instagram atteint 38% et continue de gagner du terrain, avec WhatsApp (35%). TikTok, cité par 26% des répondants, s’impose progressivement comme un espace d’actualité pour les jeunes publics. X reste plus marginal, à 11%.
Cette cartographie en dit long sur la transformation en cours. Le public ne va plus seulement chercher l’information. Il la reçoit, la relaie, la commente, la reformule. 36% des Marocains déclarent partager des informations via les réseaux sociaux et messageries, soit une hausse de 7 points. L’actualité devient un objet social autant qu’un contenu éditorial. Elle circule par recommandation, par soutien ou indignation, par proximité, parfois avant même d’être vérifiée ou hiérarchisée.
Cette intensité numérique ne signifie pour autant une appétence sans limite pour l’actualité. Près de 46% des sondés disent l’éviter parfois ou souvent. Ce chiffre traduit une fatigue informationnelle, mais aussi une forme de désengagement.
Modernisation technique, prudence éditoriale
Néanmoins, les médias officiels conservent leur poids, notamment par leur légitimité symbolique et leur capacité à donner un caractère institutionnel à une information. Mais ils ne contrôlent plus entièrement le rythme du débat public, ni son ton, ni ses priorités. Cette tension est apparue avec force à l’automne 2025.
Pendant plusieurs semaines, l’espace public a été traversé par des mobilisations portées, notamment, par des jeunes, organisées via Discord et les réseaux sociaux. Le mouvement a montré la capacité des plateformes à faire émerger des sujets que les médias traditionnels peinent souvent à traiter immédiatement, surtout lorsqu’ils touchent à des questions politiques sensibles. D’ailleurs, les médias officiels ne l’ont couvert que tardivement et de manière extrêmement mesurée. L’enjeu n’est pas seulement technologique, il est politique, économique et éditorial. Le numérique n’a pas uniquement changé les supports de diffusion, il a modifié les rapports de force.
Pour Abdelwahab Al Allali, expert et universitaire spécialisé dans les sciences des médias et de la communication, le paysage médiatique marocain relève moins d’une ouverture pluraliste complète que d’une «adaptation technologique». Selon lui, l’effervescence des débats sur les réseaux sociaux coexiste avec une forte prudence institutionnelle, un modèle économique précaire et un corps professionnel journalistique confronté à de profondes incertitudes. À cela s’ajoute un refus de plus en plus massif du public de payer pour l’information en ligne (16%). La crise des médias résulte d’une contradiction économique où la réticence du public à financer l’information numérique fragilise les rédactions, les poussant à la course au clic.
Dans ce contexte, des créateurs numériques concurrencent l’intermédiation traditionnelle en proposant un ton plus direct et une proximité accrue. La nuance reste toutefois de mise. Le succès digital des chaînes publiques ou de certains médias établis constitue une réussite en matière de diffusion et de rapidité d’accès. Il permet de toucher des publics plus larges, plus mobiles, plus jeunes, mais il ne règle pas la question de fond, celle de la profondeur du débat pluraliste.
Le cadre juridique ajoute une autre couche de complexité. Les réformes touchant le Conseil national de la presse et le statut professionnel des journalistes ont été présentées comme des étapes de modernisation. Elles n’ont pourtant pas dissipé les inquiétudes sur les marges de manœuvre réelles de la profession. Dans un environnement où les sujets sensibles restent traités avec précaution, la méfiance du public se nourrit davantage. Le système médiatique marocain s’adapte, indéniablement. Il investit les plateformes, accélère ses formats, suit les usages. Mais l’adaptation technologique ne vaut pas le pluralisme éditorial.
Maryem Ouazzani / Les Inspirations ÉCO
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